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Comment Rocky inspire un orphelin à devenir lui-même

Bruno Marsan, Underdog, Éditions Séguier, 08/01/2026, 576 pages, 23,50€

Deux trajectoires se font face, séparées par l’océan et un demi-siècle, mais unies par la même terreur du vide. Celle de Stallone, hanté par la figure du bum, le raté, et celle de Richard, enfant du Béarn, longtemps hors des mots. De la roche pyrénéenne aux gratte-ciels new-yorkais, des castings humiliants aux délires du management moderne, Underdog architecte une fresque brutale sur la volonté. Ce que l’on gagne à « tenir la distance » a toujours un prix. Reste la langue : elle cogne, elle sauve.

La viande et le verbe

Le récit s’ancre d’abord dans la matière. Bruno Marsan ne cherche pas à séduire ; il expose des corps, des odeurs et une précarité qui colle à la peau. Que ce soit dans un appartement du Hell’s Kitchen ouvrier et mal famé, ou dans un chalet de pierres sèches au-dessus de Bilhoos, l’auteur impose une atmosphère d’une crudité frontale. L’entrée de Richard dans le monde ne se fait pas par la douceur, mais par la « tuaille » du cochon, ce moment de sang et de cris qui marque, par un choc sensoriel, l’irruption de la conscience de la mort.

L’auteur explore ces existences « en trop » sans édulcorer la violence, qu’elle soit sociale ou physique. Stallone, avec sa paralysie faciale et son élocution pâteuse, porte son exclusion comme un stigmate ; Richard, élevé par Jo, une grand-mère perçue comme une sorcière (broutche), grandit en òmis, créature presque sauvage. Underdog regarde en face la sexualité, la saleté et la honte, refusant de polir les arêtes de ces vies accidentées. Bruno Marsan saisit avec précision ces « gaps », ces vides structurants que Rocky évoquera plus tard à Adrian : c’est dans ce creux, entre l’humiliation et le désir d’exister, que se forge la rage de durer.

L'ingénierie du cynisme

Le roman opère ensuite une bascule vers l’exil et la fabrication de soi. Pour Stallone, le salut passe par l’invention de Rocky, écrit dans la fièvre pour conjurer le destin. Pour Richard, l’éducation se fait à l’ombre de Simon Saada, figure dantesque de l’entrepreneur moderne. Ici, le romancier livre une critique sociale d’une lucidité féroce, d’autant plus marquante qu’elle se garde de tout moralisme explicite. Le narrateur ne dénonce pas ; il participe. Il observe et adopte les codes d’une brutalité nouvelle, celle des golden boys et des salles de marché.

L’analyse du système Saada est un morceau de bravoure. L’auteur dissèque le génie pervers d’un modèle économique – les bakeries – où le client, conditionné par un discours sur la « convivialité » et l’écologie, se transforme en employé gratuit, débarrassant son plateau et laissant un pourboire pour un service inexistant. Richard s’entraîne à ce cynisme comme Stallone s’entraîne à la boxe : avec méthode et indifférence aux dommages collatéraux. Les licenciements massifs et l’optimisation des coûts sont décrits sans fard, révélant une époque qui broie l’individu tout en célébrant son épanouissement. Le malaise est palpable, délibéré : le lecteur assiste à la naissance d’un monstre froid, fascinant d’efficacité.

L'usure des mythes

Le roman finit par déplacer son énergie en délaissant la frénésie de l’ascension pour réfléchir à ce que le temps fait aux lieux et aux mythes. Marsan interroge la persistance : comment les villes – que ce soit le New York vibrant des années 1970 ou les villages pyrénéens – muent sous la pression d’une modernité qui aseptise et transforme l’authentique en décor de parc à thème. Face à cette érosion, la figure de Stallone, qui refuse la chute et multiplie les sequels au risque de la caricature, devient un miroir troublant. Lui qui, au départ, pensait que son héros « devrait mourir à la fin », s’est condamné à la survie perpétuelle.

Dans cette réflexion sur la fidélité à soi-même, Bruno Marsan convoque les figures périphériques qui ancrent le récit : les seconds rôles sacrifiés, les amis perdus, et même les animaux – comme Butkus, le bullmastiff racheté à la misère par Stallone –, devenu icône de loyauté. La question de l’underdog se déplace alors du terrain social au terrain existentiel. Bruno Marsan signe un livre dense, qui refuse le confort des trajectoires linéaires pour sonder l’endurance pure. Underdog démontre qu’écrire sur la réussite, c’est avant tout cartographier l’étendue de ce que l’on perd en chemin. Rarement un roman aura articulé avec autant de précision la honte, la langue et la soif de grandeur : Underdog est un livre qui reste, parce qu’il regarde sans tricher.

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