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Guérir explore enfin ce que soigner veut dire aujourd’hui

Aline Mercan, Guérir. Ce que soigner veut dire, Actes Sud, 21/01/2026, 576 pages, 26€

Médecin oncologue formée à l’anthropologie de la santé, rescapée d’un cancer à trente-sept ans, Aline Mercan arrive à ce livre depuis trois positions simultanées : soignante, patiente, chercheuse. Ni essai de vulgarisation, ni réquisitoire contre la biomédecine, Guérir. Ce que soigner veut dire entreprend quelque chose de plus rare : instruire le procès d’une évidence. Un seul mot, cinq lettres, la finalité déclarée de toute médecine. Et pourtant personne, dans les études médicales, n’a jamais pris la peine de le définir.

Le mot désassemblé : guérir contre l’évidence

Que signifie guérir ? La réponse du Robert tient en une ligne : “Délivrer d’un mal physique ; rendre (ou recouvrer) la santé.” La limpidité de la formule ne résiste pas à l’épreuve des patients eux-mêmes. Aline Mercan les interroge, et leurs réponses dessinent un spectre que nulle nosologie ne peut contenir : “Je me sentirai guérie quand je ne prendrai plus ces médicaments” (patiente en rémission d’un cancer du sein, sous hormonothérapie pour sept ans encore) ; “Guérir d’une dépression, c’est impossible, on reste toujours fragile, c’est à vie” (patient ne prenant plus aucun traitement depuis huit ans) ; “Il n’y a pas de guérison dans ma maladie, tout au plus on peut espacer les crises” (patiente de cinquante-quatre ans, fibromyalgie depuis l’adolescence). Autant de seuils différents, autant de temporalités distinctes, que la médecine, rivée à ses critères objectifs, ne voit souvent pas.

L’autrice choisit de travailler depuis ce qu’elle nomme la “connaissance située” : ni l’objectivité absolue dépourvue de tout affect que revendique le scientisme, ni l’opinion triomphale de l’individu qui s’exempte de toute critique. Entre ces deux extrêmes, un chemin qui assume l’incarnation du savoir dans une histoire personnelle, une époque, une culture, et en rend compte explicitement. Edgar Morin est convoqué pour théoriser ce que l’architecture de l’essai pratique : “Le mode de pensée ou de connaissance parcellaire, compartimenté, monodisciplinaire, quantificateur nous conduit à une intelligence aveugle.” La biomédecine, observe Aline Mercan, a atteint une technicité sans précédent précisément parce qu’elle a fragmenté son objet ; ce découpage même, redoutable sur les pathologies à causalité simple, l’aveugle face aux dimensions psychologiques, sociales et culturelles de la maladie. Ces dimensions ne sont pas des parasites brouillant la pureté diagnostique : elles en font partie, et leur délégation à d’autres corps spécialisés (psychologue, assistante sociale) ne résout rien. L’essai s’assigne donc la tâche inverse, celle de relier, traversant neuf parties qui empruntent à l’histoire, à la philosophie, à la sociologie et à la biologie sans céder au syncrétisme.

Savoirs, pouvoirs, fictions opératoires

Là où un travail moins rigoureux aurait plaidé pour la “médecine intégrative” et conclu sa démonstration, Aline Mercan engage une réflexion sur le pouvoir. Foucault est cité avec la plénitude de la formule : “Pouvoir et savoir s’impliquent directement l’un l’autre ; il n’y a pas de relation de pouvoir sans constitution corrélative d’un champ de savoir, ni de savoir qui ne suppose et ne constitue en même temps des relations de pouvoir.” Le biopouvoir médical, hégémonie culturelle de la biomédecine sur les corps, se manifeste jusque dans la parole de consultation. La section sur la parole nocebo est parmi les plus saillantes : à une patiente métastatique, l’oncologue assène une statistique de survie “présentée comme une vérité”, alors qu’il s’agit d’une moyenne collective. La patiente en question “est depuis paralysée par la peur et ne met plus rien en place pour aller mieux”. Une phrase malheureuse, à peine un instant d’inattention médicale, suffit à anéantir ce que Patrick Clervoy nomme “le système guérisseur, l’ensemble des forces (internes et externes) qui nous maintiennent en bonne santé”. Le médecin détient un pouvoir souvent ignoré, et le patient le lui délègue en vertu d’un système de croyances aussi puissant que celui qui sous-tend la guérison miraculeuse.

Le chapitre sur les médecines alternatives et complémentaires refuse l’angélisme habituel. Elles répondent à un besoin réel que la biomédecine a déserté : l’écoute, la globalité, le sens donné à la souffrance. Mais le marché de la souffrance s’en empare. Aline Mercan dresse, avec une précision satirique, la liste des stratégies du “thérapeute-entrepreneur” : choisir une plante exotique mal connue des autorités sanitaires, développer un storytelling axé sur le traditionnel, exhiber des titres d’institutions inventées, augmenter les honoraires proportionnellement à la demande. La critique n’épargne pas non plus ce qu’elle nomme l’”étreinte fatale” : lorsque la biomédecine exige que toute thérapie se conforme à son propre dogme de validation, elle “colonise les imaginaires et les pratiques des médecines traditionnelles”, générant une prolifération de “néotraditions” qui se réclament à la fois de la rupture et de la continuité, sacrifient à un discours biologisant, et s’adaptent parfaitement à l’économie de marché. La France, observe-t-elle, s’est enfin décidée à rouvrir la recherche sur les psychédéliques, dont elle avait pourtant été pionnière. Ce champ exemplifie l’apparition d’un nouveau paradigme : l’interface entre biologie et spiritualité, entre la psilocybine mesurant ses effets sur les récepteurs 5-HT2A et l’expérience que les chercheurs peinent encore à qualifier de “mystique”. Ni médecine douce, ni superstition : quelque chose d’autre, qui oblige la pensée à changer de registre.

La maladie comme fait de culture et d’inégalité

La maladie, dans Guérir, n’est jamais un simple désordre biologique à corriger. Elle est un fait de culture, traversé par des inégalités sociales que le livre n’édulcore pas. La recherche montre que dans les catégories sociales les plus aisées, il est trois fois plus fréquent de penser qu’on ne guérit pas d’un cancer que dans les milieux populaires : les premiers valorisent le travail sur l’intériorité et vivent la maladie comme une rupture biographique majeure, les seconds la traitent plutôt comme un accident de vie parmi d’autres. Deux rapports à la guérison, deux classes sociales, une même pathologie. L’injonction faite à l’individu d’être seul responsable de sa santé devient alors ce que l’autrice nomme une “double contrainte” : culpabiliser le malade pour des déterminants collectifs que ni son vouloir ni son savoir ne peuvent inverser seuls. Si 5 % seulement de la population adulte française présente une activité physique suffisamment protectrice selon l’Anses en 2022, ce chiffre ne dit pas un échec individuel ; il dit le coût humain d’un mode de production que nos corps ne peuvent pas absorber.

La notion de “mismatch”, ce désajustement entre l’organisme façonné par des centaines de milliers d’années d’évolution et les conditions d’existence que notre culture lui impose aujourd’hui, traverse les dernières parties de l’essai. Sédentarité structurelle, alimentation industrielle, microbiote dégradé, 99 % de la population mondiale respirant un air dont les taux de polluants dépassent les limites recommandées par l’OMS. À l’autre extrémité du spectre, Aline Mercan pointe le transhumanisme comme avatar moderne du mythe de l’immortalité : la mort comme “perspective de pauvre et de looser, nouvelle frontière des inégalités sociales de demain”. La maladie transformatrice, celle qui “agit comme révélateur du soi, de ses limites comme de ses possibilités”, constitue la vérité la plus intranquille du livre : on ne revient jamais exactement de là où l’on est parti. La conclusion de l’essai tient dans une formule qui résume dix ans de pratique, de terrain et de réflexion : guérir est, quoi qu’en dise notre société de l’individu, “une affaire collective qui engage des savoirs, des pratiques, des rituels et des symboles”. Cette phrase n’est pas une promesse. C’est un programme de travail, rigoureusement documenté, auquel la biomédecine actuelle n’a pas encore commencé de répondre.

Il faut un certain courage pour instruire le procès de sa propre discipline avec autant de netteté ; Aline Mercan le fait sans affect inutile, et le résultat est un livre qui restera.

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