Lorraine Rossignol, Une tragédie occultée de la guerre d’Algérie : Les camps de regroupement, Actes Sud / Solin, 01/04/2026, 256 pages, 24€
Près de deux mille cinq cents camps, 2 392 selon les sources militaires recensées par Michel Cornaton. Plus de deux millions d’Algériens déplacés de force. Des centaines de milliers de morts, en majorité des enfants. Et soixante-dix ans de silence quasi intact, des deux rives de la Méditerranée. Lorraine Rossignol ouvre cet angle mort de la guerre d’Algérie avec une patience d’enquêtrice et une écriture qui refuse l’effet. L’enquête dérange par ce qu’elle rend documentable : une violence stratégique, administrée, euphémisée, et pourtant souvent improvisée dans sa mise en œuvre.
Une utopie meurtrière, de l'Indochine au djebel Chelia
20 novembre 1954. Des avions de l’armée française larguent au-dessus du djebel Chelia ce que Lorraine Rossignol décrit avec une justesse photographique : “de petits bouts de papier” qui tombent comme des flocons de neige. Trois semaines après les attentats coordonnés de la Toussaint rouge, la sous-préfecture de Batna somme les populations chaouïas d’évacuer leurs douars dans les vingt-quatre heures. Lorraine Rossignol fait remonter à cette injonction le geste fondateur du dispositif des camps de regroupement : un déplacement de force présenté comme une mise en “zones de sécurité”, suivi par la destruction systématique des mechtas abandonnées. La signature administrative se lit à la lettre. Le sous-préfet Jean-Émile Vié rédige la note de service ; quelques semaines plus tard, le nouveau gouverneur général Jacques Soustelle fait venir dans l’Aurès le général Gaston Parlange, expert des Affaires indigènes, afin de donner une doctrine politique à ce qui n’était encore qu’un repli militaire.
Quelques années plus tôt, à Saigon, le colonel Charles Lacheroy avait tiré des œuvres de Mao une leçon décisive de guerre subversive. L’armée française, défaite en Indochine, en repartait avec une obsession neuve : couper les maquisards des paysans qui les nourrissaient, soustraire le “poisson” à son “eau”. Le sociologue Michel Cornaton, dont les travaux longtemps confidentiels irriguent l’ouvrage, avait établi la filiation entre les regroupements expérimentés en Cochinchine dès 1946, la “méthode” cambodgienne de 1952 considérée par certains officiers comme un modèle applicable, et les CRP algériens. Lorraine Rossignol s’en tient à reconstituer ce transfert avec précision : une stratégie qui, en théorie, devait pacifier, et qui, en pratique, allait déraciner. La force du chapitre tient à cette généalogie technique. Ce qui sera présenté comme protection et promotion sociale procède d’abord d’un savoir-faire militaire importé, perfectionné dans une guerre que la France avait perdue.
L’un des chapitres les plus saisissants restitue le double visage de Gaston Parlange. Officier des Affaires indigènes, expert reconnu en pacification, il croyait sincèrement qu’un “village” bien doté pouvait offrir aux fellahs déplacés une vie meilleure. Son rapport-bilan du 18 août 1957, adressé à Maurice Papon, témoigne d’une lucidité tardive : faute de moyens financiers, les regroupements ont été menés “qu’en fonction du seul impératif militaire”, trop souvent improvisés à l’insu même de l’autorité administrative. Papon, “superpréfet” du Constantinois, laisse l’alerte sans effet tangible et s’attache surtout à neutraliser le vocabulaire du dispositif. Un mois plus tard, il signe un texte stipulant que “le terme de « camp » devra disparaître de la terminologie”. On devine le futur condamné pour complicité de crimes contre l’humanité soucieux d’éviter les rapprochements avec d’autres camps ; on le suit, sidéré, dans son effort de toilettage lexical. Le livre prend ici toute sa mesure. Il documente une bureaucratie qui euphémise au moment même où elle laisse mourir, qui maquille la signalétique pendant qu’elle réquisitionne, pour la construction de la ligne Morice, la main-d’œuvre forcée de fellahs préalablement chassés de chez eux.
Dans l'intimité des camps, des chiffres aux viols
Février 1959. Un jeune inspecteur des finances âgé de vingt-huit ans sillonne dans une 403 fatiguée les pistes de l’Algérois et de l’Oranais. Michel Rocard remet le 17 février sa Note sur les centres de regroupement à Paul Delouvrier. Une formule sèche y condense l’inconcevable : dans un regroupement de mille personnes, écrit-il, il y meurt “à peu près un enfant tous les deux jours”. Lorraine Rossignol exploite cette source de première main avec une retenue de juriste ; elle laisse le rapport parler, sans surcharge analytique. Les enfants constituent souvent la moitié des regroupés ; les hommes adultes mobilisables sont rares ; les femmes, omniprésentes, deviennent par cette démographie même la cible désignée de toutes les vulnérabilités. La témoin Fatima Arridj, déplacée en août 1958 sur la plage de Messelmoune avec ses quatre enfants, le résume sans pathos : sa fille Aïcha, blessée par un bombardement français, mourra deux ans plus tard à l’hôpital de Staoueli. À ce témoignage répondent ceux des appelés Jean-Claude Doussin et Jean-Marie Mire, dont les journaux rétrospectifs ouvrent le livre et restituent, de l’intérieur, ce que les rapports administratifs taisent.
Le chapitre consacré aux violences sexuelles constitue l’un des apports les plus décisifs de l’ouvrage. L’écriture s’y tient au plus près de l’archive, sans inflation lyrique, sans pudibonderie non plus. Messaoud Kafi, regroupé enfant dans l’Aurès et devenu président de l’Union nationale des harkis associés, raconte dans De berger à harki une nuit où des supplétifs “visitent” les maisons du camp : “Le soir ils sont venus pour violer toutes les femmes qui leur plaisaient.” Les hurlements traversent le camp ; celles qui se débattent sont frappées à coups de crosse. Le démographe Kamel Kateb, dans Les Déracinés de Cherchell, a recueilli un témoignage parallèle au camp de Messelmoune : “Les atteintes aux honneurs des familles et des femmes étaient monnaie courante”, confirme un ancien regroupé. Les harkis sont nommés ; Lorraine Rossignol attribue les actes sans les diluer dans une généralité de circonstance.
Plus loin encore, l’enquête établit que les soldats français ne furent pas en reste. À Tifelfel, à une vingtaine de kilomètres d’Arris, dès août 1955, des épouses de maquisards sont enfermées avec leurs nourrissons et soumises pendant des mois à un “interrogatoire” qui recouvrait, l’anthropologue Khedidja Adel l’a établi dans une étude parue dans L’Année du Maghreb, des viols méthodiques destinés à atteindre, par les corps des femmes, l’honneur des combattants de l’ALN. À Kef el-Ahmar, le toubib appelé Xavier Jacquey raconte dans ses lettres comment quatre regroupées, déguisées en hommes par des gradés et ramenées au poste, “auraient été violées, aux dires d’un sergent”. Maquillée en transaction tarifée, l’affaire fut étouffée. L’historienne Raphaëlle Branche, dont l’autorité sur la torture pendant la guerre d’Algérie est désormais classique, est sollicitée pour rappeler que les opérations de contrôle de la population offraient “l’occasion idéale pour perpétrer des viols”. L’avocate Gisèle Halimi, citée par Florence Beaugé dans Le Monde, avançait un chiffre invérifiable mais sidérant : neuf femmes sur dix violées lors des interrogatoires. Le chiffre est invérifiable ; le silence, lui, demeure une donnée massive et documentable. C’est le point le plus enfoui d’une mémoire déjà lacunaire, et l’autrice le sait : son livre y consacre ses pages les plus tenues. La mémoire des CRP, on le comprend en refermant ce chapitre, a subi un double étouffement : par ses bourreaux et par ses victimes que la honte tenait au silence.
L'après et la trace, la « dépaysannisation » et le silence
Le dernier mouvement quitte la chronique des faits pour le diagnostic des séquelles. Au début des années soixante, Pierre Bourdieu, appelé devenu assistant à la faculté d’Alger, sillonne avec Abdelmalek Sayad les CRP de la plaine du Chélif, du Collo et de Kabylie. Le concept qu’ils en tirent dans Le Déracinement nomme ce que l’archive militaire passe sous silence : une “dépaysannisation”. L’expérience des camps a défait, en quelques années, le tissu de pratiques, de rythmes, de solidarités qui structurait le monde des fellahs algériens. Le regroupé est devenu un pseudo-citadin sans ville ; le CRP, écrivent les deux sociologues, un “bidonville rural”. Michel Cornaton, dont la thèse de 1967 fut longtemps le seul livre sur le sujet, formule le verdict avec une sobriété qui glace : l’influence des regroupements “se fait toujours sentir”. Soixante ans après, le programme algérien d’aménagement de “centres ruraux” lancé en 2020, et dont Lorraine Rossignol exhume la trace dans un quotidien d’Alger, en conserve la mémoire lexicale et administrative.
Frantz Fanon offre l’autre clé du diagnostic. Dans la “série D” des Damnés de la terre, le psychiatre de Blida décrit des hypersomnies, des tachycardies paroxystiques, des contractures généralisées chez ses patients “internés dans les camps de concentration”. Lorraine Rossignol pose, avec une prudence d’historienne, la question de savoir de quels camps Fanon parlait exactement, l’ALN désignant alors par ce terme l’ensemble des dispositifs de rétention. L’ambiguïté terminologique demeure ; l’effet clinique, lui, traverse les frontières administratives. Karima Lazali, psychanalyste consultant aujourd’hui à Alger et en région parisienne, étend le diagnostic à la transmission intergénérationnelle : ses patients des deux côtés de la Méditerranée formulent la même demande sans réponse, celle d’un héritage dont nul ne peut parler. L’épais silence dont parle Lazali, Une tragédie occultée le déloge sans le mettre en scène. C’est, je le crois, la qualité majeure du livre : une méthode qui laisse les archives et les témoins produire leur effet, là où le sujet inviterait à toutes les surenchères.
Tisser, assembler, restituer
L’autrice revendique l’enquête sociohistorique, et la formule lui sied. Elle tisse, elle assemble, elle restitue, en croisant ce qui jusque-là demeurait éparpillé : archives militaires et journaux d’appelés inédits, travaux sociologiques de Michel Cornaton et de Pierre Bourdieu, monographies pionnières de Charles-Robert Ageron en 2001 et de Fabien Sacriste en 2022, enquêtes algériennes de Mohamed Rebah et de Kamel Kateb, anthropologie de Khedidja Adel, clinique de Karima Lazali. La méthode tient à ce maillage : aucune source isolée ne ferait droit à l’ampleur du phénomène ; assemblées et mises en perspective, elles dessinent enfin la carte d’ensemble d’un dispositif resté trop longtemps illisible. Le déplacement de Lorraine Rossignol en Algérie, en décembre 2023, ajoute la voix vive au document écrit. La portée déborde le strict cercle savant : elle verse au débat public un dossier longtemps confiné aux études universitaires, et le rend transmissible au plus grand nombre. Voilà, je crois, ce que l’on appelle un livre nécessaire.
Reste la photographie de couverture. Elle est due à l’appelé Michel Bugeaud, mobilisé à vingt et un ans en septembre 1959 dans le camp de Bordj Tahar, en Petite Kabylie. Une fillette y avance pieds nus dans la neige, dépourvue de vêtements chauds. Bugeaud, qui n’a jamais oublié cette enfant, l’a surnommée “Cosette”. Cette image résume la disposition du livre : ni spectacle de la pitié, ni dramaturgie morale, mais une mémoire qui s’attarde. Le titre que Lorraine Rossignol a choisi l’annonce, la construction le tient, la langue le confirme. Le livre, publié dans la collection Archives du colonialisme dirigée par Michel Parfenov chez Actes Sud, paraît tandis que le récit officiel des deux pays choisit, le plus souvent, l’oubli. Il laisse au lecteur la responsabilité de transmettre ce que des appelés, des regroupés, des sociologues comme Bourdieu et Cornaton, des chercheurs algériens comme Mohamed Rebah, Kamel Kateb et Khedidja Adel ont mis soixante-dix ans à faire entendre. Un livre qui restitue à cette tragédie occultée sa place dans le récit du conflit.