Aziz Abu Sarah et Maoz Inon, La paix est notre avenir. Un voyage de réconciliation en Terre Sainte. Éditions de L’Arbre qui marche, 16/04/22026, 256 pages, 19,90 €
Les récits de paix occupent une place paradoxale dans les livres traitant de conflits qui s’enkystent. Ils apparaissent à la fois nécessaires pour ouvrir des horizons politiques nouveaux et suspects lorsqu’ils semblent contourner la réalité des rapports de force. Le conflit israélo-palestinien, en particulier, a donné lieu à une multitude de récits où la narration elle-même devient un enjeu. C’est dans ce contexte que s’inscrit le livre coécrit par Aziz Abu Sarah et Maoz Inon. Le livre propose une traversée de la Terre sainte comme espace à la fois intime, historique et symbolique afin de reconfigurer les représentations de ce conflit. Il nous plonge dans un type de discours ou d’expérience où la transformation intérieure (éthique, existentielle, parfois religieuse ou méditative) se situe à la frontière du champ politique sans s’y dissoudre ni s’y réduire. Elle apparaît souvent dans des récits de réconciliation, de non-violence, ou de quête de paix, comme ceux des auteurs. Le point de départ est narratif : deux hommes que tout oppose (origine nationale, trajectoires biographiques, expériences de la violence) se rencontrent à partir d’un double deuil. Chacun a perdu des proches dans le conflit, ce qui devient paradoxalement le point d’appui d’une parole commune. Leur démarche consiste à transformer l’expérience du deuil en point d’appui d’un dialogue et à explorer les conditions d’une reconnaissance mutuelle. La démarche engage une réflexion plus profonde sur les conditions affectives de la paix dans un contexte d’affrontement structurel persistant. Il ne s’agit plus de raconter la guerre, mais d’explorer les conditions d’une coexistence possible. Comment ce récit de réconciliation parvient-il à articuler expérience intime, lecture politique du conflit et construction d’un imaginaire de la paix, sans céder ni à l’utopie naïve ni au cynisme désespéré ?
Une dramaturgie symétrique des trajectoires
La construction narrative est en miroir. Elle met en regard les trajectoires des deux hommes. Ils sont issus de communautés engagées dans le conflit israélo-palestinien, et tous deux ont été confrontés à la perte violente de proches. Ces deux vies constituent le point de départ d’une tentative de mise en commun de l’expérience, qui permet de déplacer le conflit d’un registre strictement géopolitique vers une dimension anthropologique, centrée sur le vécu, le deuil et la souffrance. La douleur devient le langage commun à partir duquel peut s’esquisser une compréhension réciproque. Toutefois, cette symétrisation comporte une tension. En mettant en miroir les trajectoires, le récit tend à produire une forme d’équivalence symbolique qui peut atténuer la perception des asymétries historiques et politiques du conflit. Cette mise en miroir des trajectoires ne prend pleinement sens qu’à travers l’espace dans lequel elle se déploie : celui de La Terre sainte parcourue comme lieu de mémoire et de reconfiguration des récits. Le voyage est intérieur, et devient le lieu d’une transformation du regard. Les deux auteurs incarnent deux figures opposées mais symétriques du conflit : l’un palestinien, l’autre israélien, tous deux marqués par des pertes familiales liées à la violence. Cette symétrie déplace le conflit d’une logique strictement géopolitique vers une anthropologie du vécu, où l’expérience de la douleur devient un langage commun. Le livre s’organise moins autour d’une analyse du conflit que d’une tentative de traduction mutuelle des affects ; lieu où l’on désamorce certaines oppositions, en montrant que les trajectoires individuelles excèdent les catégories politiques figées.
La Terre sainte comme espace narratif et lieu de reconfiguration symbolique
Le voyage constitue la matrice structurante du récit. Jérusalem, Nazareth, la Cisjordanie ou les abords de Gaza ne sont pas seulement des lieux géographiques. Ils deviennent des espaces de relecture du conflit, où se superposent mémoire religieuse, histoire politique et expériences contemporaines. Ce rapport à l’espace permet de transformer la Terre sainte en un véritable laboratoire narratif. Le déplacement physique accompagne un déplacement cognitif. Voir les lieux devient une manière de reconfigurer les récits dominants. Le voyage fonctionne comme une tentative de dénaturalisation des représentations du conflit. Cependant, cette reconfiguration symbolique repose sur une hypothèse forte ; celle selon laquelle la connaissance partagée des lieux peut favoriser une transformation politique des perceptions.
Huit petits jours. Seulement huit jours pour comprendre, se regarder, avancer l’un à côté de l’autre, entrer en empathie, en presque communion pour penser la paix comme un possible avenir…, quoique tout ramène à la guerre et à la haine, aux divisions et au sang… Jérusalem, les territoires palestiniens, les lieux de mémoire religieuse et politique ne sont pas seulement des cadres géographiques. Ils deviennent des espaces de lecture du conflit. Voir les lieux, les traverser ensemble, constitue une manière de déconstruire les récits figés qui structurent habituellement la perception du conflit. L’espace permet de reconfigurer les significations attachées aux événements. Le voyage ne se contente pas d’illustrer le récit. La transformation des perceptions individuelles pourrait-elle avoir des effets sur les structures politiques du conflit ? Le récit propose une conception de la paix fondée sur la reconnaissance et la mise en récit partagée des expériences.
Une écriture de l’émotion : force testimoniale - en philosophie implicite de la paix
L’émotion joue un rôle central dans ce livre. Elle constitue un vecteur de transmission et d’adhésion, en permettant au lecteur d’accéder à une forme d’identification aux trajectoires décrites. Elle donne chair à des réalités souvent réduites à des abstractions géopolitiques. Les récits et de la reconnaissance jouent pleinement leur rôle. Le conflit est aussi un conflit de récits au cœur desquels la spiritualité peut transformer les cadres narratifs. Ce dernier est réinscrit dans des existences singulières, ce qui en modifie profondément la perception. On n’est pas à l’abri d’une saturation affective du discours, où l’intensité émotionnelle peut prendre le pas. Les auteurs élaborent le principe de la paix fondée sur trois piliers : la reconnaissance mutuelle, le partage de l’expérience et la modification des récits dominants. La paix y est pensée non comme un état institutionnel stabilisé, mais comme un processus relationnel, toujours à construire à partir de la rencontre. Le conflit est ici compris non seulement comme affrontement de forces, mais comme confrontation de récits incompatibles. La paix devient la capacité à produire un espace narratif commun. La transformation des récits est une condition importante de la pacification symbolique, elle ne garantit pas à elle seule la résolution des asymétries politiques et matérielles. Le risque est de faire de la rencontre elle-même un horizon suffisant de la paix, au détriment d’une analyse plus structurelle des conditions du conflit. La dimension éthique du récit peut tendre à occulter la dimension politique des rapports de force. Le développement spirituel peut être compris comme une reconfiguration des conditions de la parole politique en modifiant les régimes d’ennemi et d’adversaire, et rendant possible des récits non fondés exclusivement sur la logique de la confrontation. Dans cette perspective, la spiritualité n’est pas une alternative au politique, mais une condition indirecte d’une évolution.
La relation entre spiritualité et politique
La spiritualité renvoie à un travail intérieur du sujet (travail sur soi, rapport au sens, à la transcendance ou à une exigence éthique supérieure), tandis que la politique concerne l’organisation collective des rapports de pouvoir, des institutions et des conflits. Alors, la spiritualité constitue-t-elle un fondement, une ressource ou une limite de l’action politique ? A la lecture du récit croisé on peut se demander si elle ne fonctionnerait pas aussi comme un retrait ou une dépolitisation du politique ? Le risque d’un déplacement du conflit vers l’intériorité n’est pas mince. On peut relever de possibles problèmes structurels qui deviendraient des problèmes de conscience. Le conflit peut devenir un lieu de psychologisation ou de moralisation. Les rapports de domination peuvent être relégués au second plan. Cette relation ne peut être réduite ni à une opposition simple ni à une fusion harmonieuse. La spiritualité constitue d’abord une ressource pour le politique, en lui fournissant des horizons normatifs et en transformant les subjectivités qui le rendent possible. Elle peut cependant également devenir un facteur de dépolitisation lorsqu’elle déplace les conflits structurels vers le seul registre de l’intériorité. Toutefois, sa portée la plus féconde réside dans une troisième voie : celle d’une reconfiguration des cadres symboliques et narratifs du politique. En transformant les régimes de reconnaissance et les formes de récit, elle ne supprime pas le conflit, mais en redéfinit les conditions d’intelligibilité. Ainsi, la spiritualité apparaît comme une dimension transversale agissant sur les conditions mêmes à partir desquelles le politique peut être pensé et vécu.
Une proposition fragile mais nécessaire
L’ouvrage propose une reconfiguration importante des imaginaires du conflit israélo-palestinien, en s’appuyant sur une dramaturgie symétrique des trajectoires, une mise en récit spatialisée du voyage et une philosophie implicite de la reconnaissance. Il rend perceptible des formes de coexistence et de dialogue souvent invisibilisées par les récits dominants du conflit. La spiritualité fonctionne comme une médiation qui ne nie pas le politique, mais elle en déplace le centre de gravité vers l’intérieur des sujets. Elle agit comme condition anthropologique du politique. La centralité du voyage laisse une place accordée à l’expérience sensible, et oriente vers la possibilité de la réconciliation. Des formes de coexistence souvent invisibilisées par les récits dominants selon eux sont possibles pour faire advenir la paix. La limite tient toutefois à la tension entre cette ambition normative et les contraintes structurelles du conflit, qui ne peuvent être entièrement résolues par la seule transformation des récits. Ce livre n’est certes pas le lieu d’une solution, mais celui d’une proposition narrative de reconfiguration du pensable, ouvrant un espace de réflexion où la paix n’est pas donnée, mais interrogée dans ses conditions de possibilité. Il ouvre un espace où la paix en interrogeant la possibilité toujours fragile, toujours conditionnée, et toujours à construire de cette paix tant attendue alliée à la justice. L’adresse du livre nous tiendra tendu sur ce chemin de vie partagée : « Vos vies et votre mort ont forgé notre amitié et notre engagement. Ce livre est un hommage à la paix que vous avez inspirée ». (…) « Prions pour que ces deux frères donnent envie à leur peuple de construire la paix » (Pape François)