Luc Blanvillain, Eux deux, Quidam éditeur, 03/04/2026, 242 pages, 19€
Le 1er avril, Basile Brantôme, quarante ans, trouve la mort assise sur son canapé, sous les traits de Jean-Paul Belmondo en flic rebelle des années 80, blouson aviateur et chaîne en or. Avec son ami Grégoire Frédol, il a créé Eux deux, série à succès qui raconte depuis dix saisons la vie de deux scénaristes occupés à écrire une série. En homme du métier, Basile juge l’entrée en scène éculée, et le visiteur, beau joueur, improvise une variante plus cruelle. À Basile de choisir qui doit mourir, de Grégoire ou de lui, et de rendre sa réponse le 1er mai, jour de la fête du travail, où la mort, hélas, travaille. Un mois durant, l’intrus s’invite partout et prend goût à la vie qu’il vient reprendre. Chez Quidam éditeur, Luc Blanvillain en tire une comédie métaphysique découpée, comme un feuilleton, en épisodes datés.
La mort sur canapé et la mise en abyme
Roman et série portent le même titre, jeu de reflets sur lequel repose toute la machinerie du livre. Dès le lendemain, Basile vend à Grégoire son arrêt de mort comme pitch de la saison suivante, puis les deux complices scénarisent leur vie à mesure qu’elle leur arrive. Luc Blanvillain rejoue ainsi la ruse de Schéhérazade, raconter pour gagner du temps, et prête à la mort une vocation d’apprentie scénariste. Visible à sa guise, elle cite Pascal, met son client en garde contre les formules passe-partout, réclame des rebondissements, et se présente même au casting de son propre rôle, où on l’éconduit pour excès de ressemblance avec Belmondo. De ce vertige naît une satire allègre d’une époque qui convertit chaque instant en contenu, des focus groups jusqu’au coach virtuel en finitude.
Les esprits jumeaux et la troisième personne
Basile et Grégoire forment un tandem qui pédale à l’unisson, gémellité que la série suggère, de loin en loin, par des miroirs et des vases ornés de Dioscures. Le dilemme lézarde ce bel accord et met à l’épreuve la réputation de good guy dont se flatte Basile. L’auteur en tire des scènes où l’émotion prend le rire de vitesse, où deux hommes pudiques inventent des gestes neufs, une main passée pour la première fois dans les cheveux de l’autre, un bras qui soutient l’ami jusqu’au fauteuil. Grégoire, hypocondriaque sous anxiolytiques, y gagne une gravité insoupçonnée. Relisant Huis clos à leur manière, les deux amis logent l’enfer dans la troisième personne, qui porte ici le prénom de Doris, leur réalisatrice, et l’échéance précipite ce que la timidité de Basile ajournait. Le désir des amants prend pour nom de code une race chevaline, que le narrateur rapproche malicieusement du catleya d’Odette et de Swann.
L'ultime printemps et les vivants
Longtemps, Basile a reçu les événements avec un temps de retard, comme une émission en différé, et le compte à rebours le jette dans le présent. Lui qui manquait de physique escalade, Bébel oblige, un sophora puis une façade pour arracher un enfant aux flammes, avant de rentrer à pied chez lui, au bord du parc Montsouris, parmi les cerisiers du Japon et les terrasses où rient les vivants. Luc Blanvillain saisit cette renaissance d’une phrase à hauteur d’enfance, “Il possédait des pieds, ces pieds le portaient, il y avait la ville.” Au fil des retrouvailles avec ses parents, anciens horticulteurs d’Orry-la-Ville, le fils rieur se reproche d’avoir moqué les chanteuses révoltées qu’aimait sa mère et apprend à lire la tendresse sous les sourcils orageux de son père. Rompue à l’imparfait du subjonctif comme au calembour, la prose du romancier bascule d’un mot du burlesque à l’élégie.
formidable Maison indépendante de Meudon, Quidam éditeur accompagne l’écrivain depuis Le Répondeur, paru en 2020, et en publie ici le cinquième titre. Brassens, en exergue, fermait le grand bal des quat’z’arts pour ouvrir le temps des vrais enterrements, et Luc Blanvillain rouvre la piste pour une valse de plus, que la camarde en blouson aviateur mène avec une verve si juste qu’on la suit, conquis, jusqu’à ce que le poète reprenne la parole.