Bernard Béranger, La Controverse de Far Away Lodge, L’Archipel, 15/01/2026, 244 pages, 20€
Philadelphie, l’auberge Far Away Lodge, nuit du 11 juin 1776. Cinq délégués réunis pour rédiger la Déclaration d’indépendance reçoivent deux témoins inattendus, convoqués par Thomas Jefferson : un sachem wampanoag, Amarok, et l’arrière-petite-fille de Roger Williams, Elizabeth Cranston. Le temps d’une journée et d’une soirée, ils racontent Providence, son utopie, ses morts ; leurs récits pèseront ensuite sur les débats du comité. Bernard Beranger imagine cette controverse comme la scène manquée de la fondation américaine. Tout son roman tient à ce déplacement du regard.
Un moment de vérité
Le dispositif romanesque tient à une convention de théâtre dont la préface de Thomas Snégaroff donne ouvertement la clef : il rapproche le roman de La Controverse de Valladolid de Jean-Claude Carrière. Jefferson, Adams, Sherman, Franklin et Livingston débattent dans une auberge tenue par Gwendoline Ulster, et reçoivent durant une longue journée deux témoins porteurs de la mémoire du creuset d’une nouvelle cité que fut le Rhode Island. La narration alterne entre 1776 et les récits d’origine de Providence, sans traiter le passé comme un simple flash-back illustratif : Bernard Beranger laisse advenir entre les deux époques un dialogue serré, où chaque scène du XVIIᵉ siècle vient peser sur le texte que les délégués sont en train de rédiger. On reconnaît, dans cette mécanique de roman d’idées, l’affrontement des principes et des intérêts cher aux fictions politiques européennes ; la forme épouse l’enjeu, et cet enjeu, ici, est de savoir ce que la jeune nation accueillera ou écartera. Bernard Beranger déplace ainsi le récit historique officiel vers les voix que celui-ci marginalise habituellement.
Le creuset d'une nouvelle cité
Pour donner chair à l’utopie qu’ils plaident, Amarok et Elizabeth remontent à Roger Williams, pasteur banni de Salem en 1635, recueilli un hiver entier par le sachem Massasoit, et fondateur de Providence comme cité de coexistence, nourrie par les alliances avec les tribus et par l’apprentissage des pratiques autochtones. Bernard Beranger fait converger sur cette petite colonie ce que l’on rencontre ailleurs dispersé : la séparation des Églises et de l’État scellée dans la charte de 1663, l’interdiction de l’esclavage votée dès 1652, la liberté de conscience garantie aux baptistes, aux quakers et aux juifs, la première décision légale rendue en Amérique anglaise en faveur du droit d’une épouse contre son mari. La liberté religieuse y devient un principe politique vivant ; et la place des femmes, dans le sillage d’Anne Hutchinson jugée pour avoir enseigné l’Évangile et de Mary Dyer pendue à Boston, un combat continûment porté par le roman. Le détour par Sydrach Williams, frère aîné de Roger, marchand d’étoffes anglais arrêté à Milan en 1627 et livré à l’Inquisition romaine pour un livre sur la liberté de conscience acheté à Constantinople, donne à l’utopie américaine son envers européen ; il rappelle au lecteur d’où viennent ceux qui partent pour le Nouveau Monde et ce qu’ils espèrent y défaire. L’apparition en arrière-plan de Baruch Spinoza, transmise à Williams par Asher Levy, Juif originaire de Lituanie passé par Amsterdam et par les cercles intellectuels qui entouraient l’auteur de l’Éthique, compte parmi les trouvailles les plus inattendues du livre ; elle déplace la généalogie habituelle des droits modernes.
Un témoin de l'ombre
La seconde moitié du roman fait surgir un regard supplémentaire, décisif pour comprendre ce qui se joue dans l’ombre du Comité : Archimède, né Oséi, ancien esclave africain affranchi par feu le capitaine Ulster et compagnon secret de la veuve, chargé de consigner les délibérations pour le président du Congrès selon un stratagème déjà imposé à l’auberge. “J’étais un témoin de l’ombre.” Le dispositif redouble alors : un Noir privé de droit de parole raconte l’élaboration du texte qui aurait pu l’émanciper et qu’il verra disparaître sous la pression politique du Congrès. À l’amour empêché d’Elizabeth et Amarok répond, en miroir, celui de Gwendoline et d’Archimède, l’une et l’autre liaisons interdites par les normes raciales du temps. Le verdict de l’Indien est sans appel : “Vous ne serez jamais rassasiés de terres, de possessions.” Bernard Beranger noue ces trois voix avec une lucidité que ne dément aucune complaisance ; le roman tire sa puissance morale de ce nouage. Dans son dernier mouvement, le livre ouvre Far Away Lodge à une autre promesse d’asile, halte sur la route des esclaves en fuite, comme si la fiction prenait à son compte ce que l’Histoire avait laissé en suspens. Bernard Beranger signe ici une fiction politique documentée, dont l’érudition s’intègre aux récits et aux débats, et qui rejoue la fondation américaine pour faire entendre ce que le roman montre comme entendu, discuté, puis laissé hors du texte fondateur ; il faut saluer chez cet écrivain le geste qui consiste à tenir ensemble l’analyse historique et l’invention romanesque sans rien céder de son exigence politique.