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Histoire fascinante de la Bibliothèque d’Alexandrie et ses secrets

Claudine Le Tourneur d’Ison, La Bibliothèque d’Alexandrie. La première intelligence du monde, Les Éditions du Cerf, 2026, 22/01/2026, 344 pages, 24,90€

Qu’est-ce qu’un cadavre volé a à voir avec une bibliothèque ? Tout, répond en creux Claudine Le Tourneur d’Ison. Car avant d’accumuler les rouleaux de papyrus, Ptolémée dérobe le corps embaumé d’Alexandre : premier geste d’une politique où le savoir devient talisman, instrument de légitimation, arme. Ce livre ambitieux révèle la Bibliothèque d’Alexandrie pour ce qu’elle fut : non pas un temple serein de la connaissance, mais une entreprise de captation culturelle à l’échelle du monde connu. Mais l’autrice va plus loin : elle retrace la longue nuit qui suit l’effondrement, interroge la responsabilité des monothéismes dans l’« hibernation des sciences », et suit les caravanes du savoir de Bagdad à Cordoue avant leur retour en Occident.

Le savoir comme appropriation

Claudine Le Tourneur d’Ison pulvérise d’emblée l’image pieuse d’un sanctuaire voué à la pure contemplation. La Bibliothèque naît d’un rapt, se nourrit de confiscations systématiques. Ptolémée Ier fait saisir les manuscrits dans les cales des navires accostant au port ; son petit-fils extorque aux Athéniens les tragédies de Sophocle et d’Euripide contre une caution qu’il abandonne délibérément pour conserver les originaux. Comme le rappelle Daniel Rondeau, cité par l’autrice : « Ces méthodes expéditives, la détermination et la puissance ainsi mises au service d’une telle idée fixe permirent aux Ptolémées de rassembler jusqu’à quatre cent quatre-vingt-dix mille ouvrages. »

L’autrice met au jour la dimension géopolitique de cette accumulation : il s’agit d’« affirmer la prééminence de la langue et de la culture grecques, contrer l’hégémonie millénaire du savoir égyptien par des racines artificielles ». Les Ptolémées, ces Macédoniens régnant sur une terre qui n’est pas la leur, fabriquent une légitimité en confisquant la mémoire du monde.

Cette violence fondatrice s’ancre dans les corps. Le livre s’ouvre sur Alexandre, ce « possédé d’Homère » qui ne quittait jamais son exemplaire de l’Iliade, et dont la dépouille devient un enjeu politique que Ptolémée arrache à la caravane funéraire avec une « brutalité effarante, presque sacrilège ». Entre ce corps disputé et les rouleaux accumulés, une même logique : posséder la mémoire, c’est posséder le pouvoir.

Les pages consacrées aux grandes figures intellectuelles comptent parmi les plus réussies. Ératosthène calcule la circonférence de la Terre avec une précision stupéfiante à partir de l’observation de l’ombre d’un gnomon à Syène ; Aristarque de Samos propose l’héliocentrisme dix-huit siècles avant Copernic ; Hérophile fonde l’anatomie grâce aux vivisections de prisonniers que la dynastie lui autorise. Claudine Le Tourneur d’Ison sonde aussi le vertige de l’exhaustivité qui anime les Lagides. Ptolémée Ier écrit « aux souverains du monde entier » pour réclamer tous les livres publiés, précisant qu’ils n’oublient pas « poésie, prose, rhétorique sophistique, médecine, magie, histoire et tout autre ». La formule, dans son indétermination finale, avoue l’infini de la tâche. L’autrice rapproche explicitement cette ambition de la Bibliothèque de Babel borgésienne : « Dans cet univers qu’est en soi la Bibliothèque de Babel, n’y aurait-il pas un livre contenant lui-même tous les livres et qui peut-être à lui seul serait la Bibliothèque ? »

La rupture de la corde tendue : monothéismes et hibernation des sciences

C’est dans sa partie centrale que le livre déploie sa charge polémique la plus vive. Claudine Le Tourneur d’Ison cite Alfred Whitehead : « En l’an 1550, l’Europe avait moins de connaissances qu’Archimède qui mourut en 212 avant Jésus-Christ. » Comment expliquer cette régression vertigineuse ? L’autrice n’esquive pas la question et désigne les monothéismes comme acteurs majeurs du « basculement vers l’obscurantisme ».

Le christianisme triomphant porte le premier coup. Claudine Le Tourneur d’Ison retrace la destruction du Sérapéum en 391 sur ordre de l’évêque Théophile, puis le lynchage d’Hypatie en 415, cette philosophe néoplatonicienne « aux cheveux tissés de lumière » mise en pièces par une foule de moines fanatisés. Le portrait de Cyrille d’Alexandrie, qui orchestre ou laisse faire le massacre, est sans concession. L’autrice inscrit ces violences dans une logique structurelle : le monothéisme, en posant une vérité révélée, entre en conflit avec la libre enquête du savoir grec. La tension foi/raison traverse dès lors tout le récit comme un fil rouge.

Puis viennent « les assauts d’Allah ». L’autrice rapporte la tradition selon laquelle le calife Omar aurait justifié la destruction des derniers manuscrits par ce syllogisme : si les livres contredisent le Coran, ils sont impies ; s’ils le confirment, ils sont inutiles. Claudine Le Tourneur d’Ison nuance aussitôt : cette anecdote, probablement apocryphe, ne doit pas masquer le rôle décisif que jouera le monde arabo-musulman dans la préservation du savoir antique. C’est là que le livre prend toute son ampleur.

Les « caravanes du savoir » constituent l’une des parties les plus éclairantes. À Bagdad, sous les Abbassides, la Maison de la Sagesse (Bayt al-Hikma) organise la traduction systématique des textes grecs en arabe. Aristote, Platon, Euclide, Ptolémée, Galien : tout le corpus scientifique et philosophique antique transite par cette institution avant d’irriguer Cordoue, Tolède, Palerme. Claudine Le Tourneur d’Ison suit ces généalogies savantes avec précision : Hunayn ibn Ishaq traduit Galien, Al-Khwarizmi invente l’algèbre, Averroès commente Aristote et influence toute la scolastique médiévale. Sans ce détour par l’Orient, la Renaissance n’aurait pas eu lieu. L’autrice en tire une leçon qui résonne avec notre présent : le savoir ne connaît pas de frontières confessionnelles, il circule, se traduit, se trahit parfois, mais survit précisément parce qu’il passe de main en main.

Transmissions et trahisons contemporaines

Le dernier tiers du livre ramène l’enquête vers notre présent. La Renaissance y apparaît comme une reconquête : Pétrarque exhume Cicéron, les humanistes florentins redécouvrent Platon via Marsile Ficin, Copernic reprend l’héliocentrisme d’Aristarque. Mais Claudine Le Tourneur d’Ison rappelle que cette résurrection s’accompagne de nouvelles destructions : Giordano Bruno, brûlé vif en 1600 pour avoir défendu l’infinité des mondes, incarne la persistance du conflit entre savoir et dogme.

Les rencontres de l’autrice avec Mohsen Zahran, à vingt-deux ans d’intervalle, constituent le contrepoint contemporain le plus saisissant. Cet homme qui porta le projet de la nouvelle Bibliotheca pendant quarante ans fut limogé au lendemain de l’inauguration en 2002, son nom effacé de l’institution. « Ils n’ont rien compris », murmure-t-il. Cette ingratitude rejoint celle qui frappe les fondateurs antiques : Démétrios de Phalère, artisan de la Bibliothèque, meurt en disgrâce, exilé en Haute-Égypte.

Claudine Le Tourneur d’Ison refuse la nostalgie facile. Elle rapporte cette réflexion de Zahran : « Internet, ordinateur, smartphone, intelligence artificielle, ce sont des outils pour faire des choses. C’est au fond de la mécanique. Cela n’a rien à voir avec les idées. » Ce qui importe n’est pas le support mais l’intention. L’épilogue condense cette conviction : « La Bibliothèque n’est plus un lieu : elle est une présence. Une intention persistante, un foyer en veille sous la cendre. »

L’autrice achève son parcours sur les mots de Zahran décrivant l’architecture circulaire de l’Alexandrina : « La Bibliothèque est ronde, la Terre est ronde, le Soleil est rond, c’est la raison pour laquelle l’Alexandrina symbolise un continuel lever de Soleil. » L’image porte une promesse que le livre interroge sans trancher : la nouvelle institution, prise entre ambition universaliste et censure (Les Versets sataniques n’y figurent pas au catalogue), saura-t-elle honorer l’héritage qu’elle revendique ? On peut regretter que Claudine Le Tourneur d’Ison ne pousse pas plus loin l’analyse de cette contradiction contemporaine. Mais la question reste ouverte, et c’est l’une des forces de cet essai que de la poser avec une telle acuité historique. Avec ce livre ample et brûlant, Claudine Le Tourneur d’Ison prouve que raconter l’histoire d’une bibliothèque disparue, c’est poser la seule question qui vaille : qu’avons-nous fait de ce que nous avons reçu, et que transmettrons-nous à ceux qui viennent ?

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