Negar Naseh, Une poignée de vent, traduit du suédois par Anna Gibson, Hachette Livre, 04/02/2026, 304 pages, 22,90 €
Il y a un balcon à Téhéran que les manifestants de 1978 ont surnommé Darya sabz : la mer verte. Minou y élève des capucines pendant qu’une révolution descend dans la rue. Negar Naseh, romancière iranienne d’expression suédoise, construit autour de ce balcon un roman à plusieurs voix et un demi-siècle d’amplitude : exils, corps, transmission du silence. En contrepoint : la chute lente de celui qui détenait le pouvoir.
La mer verte
Téhéran, été 1978. Hassan est déjà à Uppsala ; Minou attend les papiers, seule avec Nima, enceinte de Narges. La porte de l’appartement reste ouverte pour que les manifestants en fuite puissent trouver refuge. L’incendie du cinéma Rex d’Abadan, ce 19 août où trois cent soixante-dix-sept personnes meurent brûlées derrière des sorties de secours verrouillées de l’extérieur, parvient à Minou par la radio allumée tard le soir ; sa première réaction est de se demander quel film était projeté. Les cortèges criant Marg bar shah, les taches de sang que les commerçants balaient à l’eau sur le trottoir, les jeeps kaki rangées dans la rue : tout passe par ce regard situé, féminin, intérieur. L’Histoire s’absorbe par la peau avant de se formuler.
Negar Naseh a le don des scènes ordinaires portées à une intensité inattendue. Vandad, l’étudiant militant trempé par un canon à eau qui s’invite sur le balcon à fumer ses cigarettes ; Akram, son amie communiste aux coudes pointus et à la voix tranchante, qui bombarde les inconnus de questions pour vérifier qu’ils ne travaillent pas pour la SAVAK. Ce sont des gens qui jouent aux dominos par terre pendant que dehors ça tire. Ils se disent « à bientôt » plutôt qu’« au revoir ». Le roman note sans insistance que Vandad n’est pas simplement un compagnon de lutte ; Akram en révélera davantage plus tard. Le texte est plus rugueux, plus sévère qu’il n’y paraît d’abord.
Ce que les exilés regardent
Uppsala, 1980. Minou a traversé la mer avec les deux enfants ; Akram est là aussi, réfugiée, enceinte de Vandad emprisonné. Un soir d’hiver, des opposants au régime s’entassent dans un petit logement étudiant qui sent la soupe au poulet. Ils veulent regarder l’interview télévisée du shah, diffusée depuis l’île panaméenne où séjourne la famille royale. Sur l’écran, Minou voit un homme
“frêle, amaigri, usé par la maladie”, assis très droit, bronzé, qui dit ne pas comprendre ce qui s’est passé et fait dans l’air un geste descendant pour décrire “une sorte de fin”. Hassan, Akram et Reza crient Genaiatkar ! ; Minou, elle, va laver la vaisselle.
C’est l’un des passages les plus forts du roman. En plaçant dans la même pièce les victimes du régime et l’image de leur bourreau réduit à rien, Negar Naseh refuse toute symétrie facile : ni pitié pour le shah, ni triomphe des exilés. L’histoire ne se referme pas proprement. Ce contrepoint – la chute de celui qui avait le pouvoir observée par ceux qui en ont tout subi – sdonne au livre sa profondeur politique réelle.
Plusieurs décennies plus tard, Nima adulte court le long de la rivière à Uppsala jusqu’à la syncope. Il a deux perruches, Bijou et Tchin-Tchin, qui l’empêchent de dormir ; il prie pour se transformer en oiseau. Sa peau est si fine, écrit Naseh : “une membrane ouverte à tous les éléments.” Le trouble alimentaire est décrit avec une netteté froide qui évite autant la fascination que la complaisance. Minou finit par lui dire qu’il a l’air “malade”. C’est la première fois qu’elle le dit tout haut ; il sort au petit trot. Le roman ne résout rien, et c’est sa plus grande honnêteté.
Ce que la fumée ne dissipe pas
Anahita, fille d’Akram, est psychothérapeute à Téhéran. Elle rentre de voyage, trouve une passoire brûlée dans sa cuisine : la femme du gardien a fait brûler de l’esfand, des graines de rue censées chasser les mauvais esprits. Anahita ouvre toutes les fenêtres, enlève l’amulette accrochée au chambranle. Elle porte ce que ses parents ont traversé sans vraiment le nommer ; c’est aussi la structure du roman. Le silence hérite, les objets voyagent, les gestes persistent. Les capucines qui débordaient de la balustrade à Téhéran en 1978 débordent encore quelque part.
Une poignée de vent est dédié “à la mémoire des victimes des exécutions de masse de 1988”. Le roman s’ouvre sur ce champ de terre jaune sale et ses rares rosiers où les endeuillés se rassemblent chaque année avant d’être dispersés par des gardes armés. Depuis décembre 2025, des milliers de manifestants iraniens ont été tués dans une répression que plusieurs organisations de droits humains qualifient de crimes contre l’humanité ; les bilans documentés varient selon les sources, mais convergent vers plusieurs milliers de morts. La dédicace du roman, écrit en Suède en 2022, prend aujourd’hui une résonance que son auteure ne pouvait anticiper. L’histoire que Negar Naseh a commencée en 1978 sur un balcon vert de Téhéran n’a pas fini de se répéter.