Matias Riikonen, Matara, traduction Claire Saint-Germain, français, Éditions Les Léonides, 14/01/2026, 368 pages, 22,90€
La République de Matara fonctionne comme un broyeur de chair tendre dissimulé dans les bois entourant un ancien centre de vacances. Avec ce roman qui refuse obstinément la fable édifiante, Matias Riikonen signe une œuvre majeure sur la contamination du réel par la fiction. Il dissèque, jusqu’à l’os, la mécanique totalitaire capable de transformer une bande de gamins crasseux en tyrans romains. Voici une expérience physique, organique, qui alterne moments de grâce naturaliste et brutalité grotesque, où le jeu finit par emprunter le visage terrifiant de l’exécution.
Le corps, la suie et le sale
L’initiation à la République de Matara exige davantage que l’adhésion de l’esprit : elle requiert la soumission absolue du muscle. Matias Riikonen ancre son récit dans une discipline somatique qui tient de l’animalité traquée. Dès l’orée du bois, le lecteur encaisse le poids de cette vie sauvage. Le Petit Frère et le Grand Frère, éclaireurs de l’armée républicaine, s’imposent une « marche furtive » maniaque : extérieur du pied, intérieur, talon, déroulé silencieux sur l’humus. Leurs visages sont barbouillés d’un masque de suie pour se fondre dans les ombres des épicéas. Cette dissimulation n’est pas un déguisement de carnaval, c’est une condition de survie dans un territoire saturé de regards hostiles et d’oreilles invisibles.
Riikonen bâtit un monde clos d’une cohérence effrayante. La topographie forestière – escarpements rocheux, taillis de trembles, fourrés de myrtilliers – se superpose parfaitement à une géographie impériale fantasmée. Les institutions romaines ne sont pas ici des parodies jouées pour rire, mais des structures d’ordre vitales. Le Sénat délibère gravement sous la canopée, les édiles gèrent les stocks de pommes de pin, et les augures lisent l’avenir de l’État dans le vol des chironomes. Si cette structure confère une grandeur épique au quotidien, la réalité du terrain reste triviale, poisseuse, parfois obscène.
Dans ce microcosme régi par un règlement sacré, la transgression affleure partout. Entre deux patrouilles silencieuses au milieu des taons, les conversations plongent dans le bas-corporel avec une crudité désarmante : on parle de se masturber pendant les tours de garde, on évalue la « branlette » comme un délit statutaire ou un passe-temps pour tromper l’ennui. L’auteur insiste sur cette texture adolescente, faite de morve essuyée sur les manches, de croûtes arrachées aux genoux et de rigidité martiale. L’interdit strict qui pèse sur les mots de l’« extérieur » – parents, école, maison, vacances – forge un langage sous haute tension. Les « poupées », vieilles têtes de mannequin de coiffure volées et rebaptisées Pompeia ou Julia, sont trainées, abîmées, troquées comme de la monnaie, objets d’une affection fétichiste qui mime avec une maladresse touchante et sordide le désir et la possession adultes.
Le marché de la chair fraîche
Sous le soleil zénithal, Matara délaisse le terrain de jeu pour devenir une machine d’asservissement industriel. L’impérialisme de Kaius, ce consul au visage blême et aux ambitions césariennes, ne se paie plus de mots, mais de corps. Le roman explore alors une brutalité concrète, tactique. Les expéditions contre les « Gaulois », le clan rival occupant le versant sud, s’apparentent à des razzias. La stratégie du « scutum » (mur de boucliers) se déploie dans le lit des ruisseaux : on capture, on entrave, on dépouille.
Matias Riikonen décrit méticuleusement, presque froidement, l’instauration d’une logique esclavagiste. Les prisonniers, contraints à la nudité ou affublés de costumes ridicules, subissent la marque du charbon comme du bétail. Un gamin devient une « chose » que l’on vend aux enchères, au pied de l’escarpement, pour financer des chantiers délirants, comme l’érection d’un « Panthéon » titanesque ou de cités suspendues dans les érables. « Trente-cinq deniers les quatorze ans ! » crie-t-on, comme on pèserait un sac de marchandises.
C’est ici que l’œuvre révèle sa puissance sociologique : elle expose la reproduction spontanée, par des enfants, des pires rapports de domination historique. La violence s’incarne dans des tableaux saisissants : un captif dont on barbouille le visage pour lui dessiner un « nez de lapin » humiliant, des poignets sciés par des ligatures trop serrées, ou ces longues colonnes de forçats transportant des troncs pour la gloire de l’État. Au centre de ce dispositif, le duo fraternel fonctionne comme le baromètre moral du récit. Le Grand Frère, protecteur taciturne, et le Petit Frère, observateur sensible, sont les exécutants de ces basses œuvres. Ils sont piégés dans une loyauté complexe envers Kaius, où protéger le cadet signifie paradoxalement l’impliquer dans le crime, lui apprendre à tenir le glaive, à mentir au Sénat, et à ne plus ciller devant la souffrance d’autrui.
Le ciel s'obscurcit
Plus l’été avance, plus l’air se raréfie et plus la géographie mentale de Matara se tend jusqu’au point de rupture. L’obsession des frontières et la nécessité de trouver de nouvelles ressources poussent les éclaireurs vers des zones liminaires, au-delà des repères rassurants de la forêt familière. Ils atteignent le littoral, les roches nues, la mer immense. Ce déplacement n’est pas seulement physique, il est métaphysique. Loin du couvert protecteur des arbres, face à l’horizon ouvert où plus rien ne peut être caché, la fiction de l’État vacille sur ses bases.
Dans ces confins, la confrontation à l’inconnu prend une tournure fantasmagorique. Les frères découvrent des traces qui ne cadrent plus avec le scénario établi : un cabanon rouge verrouillé dont il faut forcer la porte comme des cambrioleurs, des outils de “l’ancien monde” oubliés là, et surtout, une effigie pendue à un aulne, oscillant au vent sur un îlot inaccessible. Face à l’océan, face à l’inconnu absolu que représentent les mythiques « Germains » – ou pire, l’absence de tout ennemi tangible –, la panique s’insinue.
Les héros ne sont plus des légionnaires intrépides, mais des enfants épuisés, transis de froid, qui vomissent de peur après l’effort et dont les dents claquent. Les certitudes politiques se délitent ; les grands discours rhétoriques de Virnanen ou les appels à la tradition de Katoperä sonnent faux face à la fatigue des corps et à l’usure morale des troupes. Des graffitis obscènes apparaissent sur les parois sacrées du quartier général, la dissidence gronde dans les rangs des gamins désœuvrés, et les alliances entre les chefs de guerre (Kaius, Pommel, Krause) pourrissent sur pied. Le récit saisit cet instant de bascule où la tactique militaire ne suffit plus, où chaque décision – attaquer, fuir, trahir – engage l’intégrité physique réelle des participants. Le Petit Frère, témoin silencieux de ces dérives, sent le monde connu se dérober sous ses pieds : les dieux ne répondent plus, l’Augure est dépassé, et la protection du Grand Frère ne suffit plus à endiguer le chaos.
Un coda mélancolique
En filigrane de l’action, Matias Riikonen tisse un réseau de signes d’une beauté poignante. Le chant des passereaux migrateurs, que l’Augure et Henri l’ingénieur écoutent pour deviner la provenance des vents, la poussière dorée du pollen dans les rais de lumière, ou l’évocation mystique de la Grande Ourse gravée sur des plaquettes de bois comme un plan d’évasion secret : tout cela ancre le récit dans une mélancolie profonde. Ces garçons vivent leurs derniers jours de souveraineté avant la chute inéluctable que représente la fin de l’été.
Matias Riikonen réussit le tour de force de raconter Matara sans jamais trahir Matara. Il ne regarde pas ces enfants de haut ; il restitue la gravité absolue de leur jeu, cette capacité à habiter le monde avec une intensité mythologique, tout en révélant la fragilité déchirante de ce royaume éphémère. Matara raconte la contamination du jeu par la cruauté du réel, et nous rappelle, avec une puissance de feu littéraire rare, que l’enfance est aussi ce temps barbare où l’on apprend, parfois trop bien, à faire mal.