Catherine Bréchignac, L’Odyssée de Luca, Les Éditions du Cerf, 08/01/2026, 192 pages, 19,90€
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Un enfant souffle ses sept bougies et, à cet instant précis, bascule dans une traversée qui dépasse sa propre existence. De l’âge de raison hérité de l’Antiquité aux tempêtes numériques contemporaines, Luca avance dans la vie avec une compagne invisible mais bavarde : une petite voix intérieure qui questionne, doute, et tente de mettre de l’ordre dans le chaos du monde. À chaque étape, L’Odyssée de Luca tisse le récit d’apprentissage, l’histoire des sciences et la réflexion philosophique pour affronter une question vitale : que reste-t-il de la raison quand tout nous pousse vers la déraison ?
Ce livre ne saurait se lire comme un roman initiatique. Il est le manifeste d’une intelligence inquiète. Car derrière le masque de Luca se devine la silhouette tutélaire de Catherine Bréchignac. Son parcours ne relève pas de la littérature, mais de l’excellence scientifique et de la haute administration de la recherche. Physicienne de la matière, spécialiste des agrégats d’atomes, elle fut la première femme à présider le CNRS, a siégé comme Haut-commissaire à l’énergie atomique, avant de devenir Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences. C’est cette femme, habituée à la rigueur de la preuve et à la clarté du fait, qui monte ici au créneau. Délaissant le traité académique pour la fiction pédagogique, elle dresse un état des lieux sans concession de notre “naufrage” cognitif. Suivons donc les méandres de cette pensée qui se cherche, à travers les trois âges d’une vie qui sont aussi trois âges de l’humanité.
Enfance. Seuil et langage : "devenir raisonnable"
Tout commence par une aube, un anniversaire et un seuil. Luca a sept ans. Il se scrute dans le miroir, cherchant la trace physique de ce que la tradition appelle « l’âge de raison ». Ce moment charnière, issu du droit romain où l’infans devient puer, est celui où l’on cesse d’être une créature pour devenir un sujet responsable.
Pour Catherine Bréchignac, la raison n’est pas un don inné qui tomberait du ciel ; elle se conquiert. Luca en fait l’expérience fondatrice : grandir, c’est domestiquer ses pulsions (ne plus couper les poils du chien des voisins par ennui) et surtout, maîtriser le langage. C’est la naissance de sa « petite voix », cette instance de dialogue interne indispensable pour trier le réel. La scène de l’anniversaire prend alors une dimension vertigineuse lorsque le père de Luca lui révèle la signification cachée de son prénom : l’acronyme de LUCA (Last Universal Common Ancestor). En une fulgurance, l’enfant comprend qu’il n’est pas seul : il est l’héritier biologique d’une chaîne ininterrompue de 3,5 milliards d’années et, intellectuellement, le dépositaire d’une aventure humaine qui a inventé les mythes, les rites et la parole structurée pour ne pas subir le monde.
Adolescence. Cartographier la pensée : "mythe, logique, vérité"
Si l’enfance pose les fondations, l’adolescence est le temps de la mise à l’épreuve et de la clarification. L’école, loin d’être un carcan, est présentée comme une ascèse nécessaire où l’esprit s’aiguise aux frottements des disciplines. C’est l’époque où Luca trace, dans son cahier mental, “l’arbre de la raison” : un tronc commun qui se divise en deux branches que l’on confond trop souvent.
Guidé par deux géants, Luca apprend à distinguer ces deux voies vers le “vrai”. D’un côté, il y a Descartes et son “doute méthodique”, outil de la pensée pure pour questionner le pourquoi des choses. De l’autre, il y a Galilée, qui refuse la seule spéculation intellectuelle et impose l’arbitrage du réel par la mesure, l’expérience (la chute des corps) et la quantification. Catherine Bréchignac insiste : croire n’est pas savoir.
Mais l’adolescence de Luca est aussi celle de la découverte des limites. En se confrontant aux mythes – des rituels Hopis invoquant la pluie aux épopées d’Homère – il comprend que l’imaginaire n’est pas l’ennemi de la raison, mais son complément nécessaire, tant qu’il ne se substitue pas à elle. Cependant, la logique formelle elle-même a ses failles. L’auteure convoque ici des concepts ardus qu’elle vulgarise à travers les interrogations de son héros : les paradoxes de Bertrand Russell, ou le théorème d’incomplétude de Gödel, montrant qu’un système logique ne peut jamais prouver sa propre cohérence de l’intérieur. La raison humaine n’est pas un édifice parfait, c’est une construction permanente menacée par l’absurde, cet abîme que Luca entr’aperçoit à travers Ionesco ou le Sisyphe de Camus.
Âge adulte. Résister au naufrage : "limites, erreurs, déraison"
L’odyssée temporelle nous transporte ensuite vers un Luca trentenaire, ancré dans notre présent immédiat. Expert en cybersécurité, il vit au cœur de la machine. C’est ici que la chronique de Catherine Bréchignac se fait la plus sombre, se muant en une critique virulente de notre modernité. Car la raison ne vacille plus seulement à cause de nos limites biologiques (comme ces biais cognitifs étudiés par Kahneman que Luca découvre, ou ces “passions tristes” qui obscurcissent le jugement) ; elle est attaquée de l’extérieur.
Le diagnostic posé est celui d’une paralysie de la pensée. L’auteure fustige une société malade où l’Intelligence Artificielle et la connectivité permanente, au lieu d’augmenter l’homme, l’appauvrissent. Luca constate la perte de sa mémoire personnelle (externalisée dans le smartphone), l’atrophie de son sens de l’orientation (délégué au GPS), et la dépendance à des assistants numériques. Pire, il voit la société se disloquer sous les coups de boutoir de la “foule virtuelle”. S’appuyant sur la psychologie des foules de Gustave Le Bon actualisée à l’heure du numérique, Catherine Bréchignac décrit une humanité régie par l’émotion immédiate, l’indignation réflexe et la “post-vérité”, ce règne du bullshit théorisé par Harry Frankfurt où la cohérence du discours importe plus que sa véracité.
L’ouvrage n’élude aucun des sujets qui fâchent, révélant la dimension politique de cette défense de la raison. À travers les yeux de Luca, l’auteure critique l’hubris d’une économie devenue folle (symbolisée par l’œuvre absurde de la “banane scotchée” de Cattelan vendue à prix d’or), et dénonce les idéologies qui fragmentent le corps social. Qu’il s’agisse des dérives du wokisme, de la repentance permanente, du dévoiement de la laïcité face à un islam radical qui use des outils démocratiques pour s’imposer, ou des fantasmes transhumanistes d’un homme-Dieu déconnecté du biologique, tout est passé au crible. Pour Catherine Bréchignac, refuser de voir ces réalités par confort intellectuel est la forme suprême de la déraison. Face à la complexité du monde – concept cher à Edgar Morin que Luca tente d’apprivoiser –, la réponse ne peut être la simplification idéologique.
Pour autant, L’Odyssée de Luca refuse le nihilisme. L’épilogue ne sonne pas la fin de l’humanité, mais appelle à un sursaut. Luca et sa compagne comprennent que pour ne pas sombrer, il faut restaurer la sociabilité chère à Durkheim et à Sénèque, non pas une solidarité administrative et bureaucratique, mais un lien humain réel. Le livre se referme sur une injonction à la modestie et à la résistance. Il faut “soigner sa raison” : revenir au bon sens, distinguer le virtuel du réel, accepter le temps long contre l’immédiateté. Plus qu’une fiction, cet ouvrage est un manuel de survie intellectuelle. Il nous rappelle que la lucidité est un combat de chaque instant, un muscle qui s’atrophie si on ne l’exerce pas. Dans un monde qui célèbre la vitesse et l’opinion, Catherine Bréchignac nous offre, avec la précision de la scientifique et l’inquiétude de l’humaniste, une boussole pour retrouver le Nord. Une lecture exigeante, mais indéniablement salutaire pour qui veut garder la tête hors de l’eau. La raison reste un combat, y compris contre soi-même.