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Histoire complète du concept de crise par Patrice Bollon

Patrice Bollon, Crise. Le mot, la chose, l’histoire, Les Éditions du Cerf, 08/01/2026, 192 p., 19,90€

Patrice Bollon traque un mot devenu tellement omniprésent qu’il menace de s’autodétruire. Des crises conjugales aux crises planétaires, de la crise des subprimes à celle du sens, le terme prolifère jusqu’à l’absurde : cette inflation sémantique risque de le vider entièrement. Pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, l’auteur remonte vingt-cinq siècles en arrière, suivant les métamorphoses d’une notion qui irrigue encore, sans que nous le sachions, nos manières de penser le droit, la médecine, l’économie, la psychologie. Derrière l’évidence du mot se cache une bataille de présupposés métaphysiques. L’auteur signe l’essai d’histoire conceptuelle que réclamait notre époque saturée de crises : érudit, précis, politique.

Les genèses grecques

Patrice Bollon ouvre sur les deux matrices du terme. À Athènes, krisis désigne le verdict judiciaire : deux parties s’affrontent devant des jurés muets, aboutissant à une décision binaire, sans nuance ni recours. Pas de compromis possible, seulement un vainqueur et un vaincu. Cette vision fonde l’idée moderne de crise comme point de rupture radicale, là où toute médiation échoue.

Puis vient Hippocrate. La krisis médicale révèle un déséquilibre des humeurs, un trop-plein qui rompt l’harmonie du corps. Mais elle enclenche aussi un travail : par les évacuations qu’elle provoque, sueurs, vomissements, hémorragies, l’organisme tente spontanément de se purger pour restaurer son équilibre. Galien amplifiera cette lecture optimiste : la crise devient une chance, le moment décisif où la Nature, dotée d’une vis medicatrix, combat le mal et peut triompher.

Patrice Bollon insiste : ce schéma hippocratique n’est pas qu’une relique médicale : c’est un postulat qui contaminera l’économie libérale et ses rêves d’autocorrection par les marchés, la sociologie fonctionnaliste et sa vision organiciste des sociétés. Pourquoi l’équilibre serait-il toujours restaurable ? Pourquoi la Nature ne pourrait-elle se tromper ? Les allergies, réactions disproportionnées du système immunitaire, témoignent que l’organisme peut errer. Cette critique traverse tout l’essai.

Migrations politiques et économiques

L’historien Grec Thucydide n’emploie jamais krisis au sens moderne. Le terme pertinent chez lui est kairos, l’instant propice où tout bascule. Quant à la célèbre phrase de Rousseau sur la crise de l’Europe, l’auteur invite à ne pas la lire avec nos catégories actuelles : le glissement sémantique entre l’emploi du XVIIIe siècle et le nôtre demande prudence.

C’est avec Hegel, Saint-Simon, Comte et Marx que la crise entre dans la philosophie de l’Histoire. Tous l’inscrivent dans une vision téléologique, un processus orienté vers une fin. Chez Hegel, elle exprime la ruse de la Raison, ce moment dialectique où les contradictions s’exacerbent pour permettre leur dépassement. Chez Auguste Comte et Henri de Saint-Simon, elle marque l’agonie d’un système social et l’enfantement du nouveau.

Karl Marx radicalise : les crises du capitalisme manifestent ses contradictions internes, inscrites dans sa logique d’accumulation. Mais Patrice Bollon pointe une difficulté : les crises ordinaires, par les destructions de capitaux qu’elles entraînent, rétablissent un taux de profit acceptable. Elles fonctionnent comme des purges hippocratiques. Comment alors passe-t-on à la crise finale, celle qui doit faire exploser le système ? Marx oscille entre déterminisme et appel à l’action révolutionnaire sans jamais trancher.

Du côté de l’économie orthodoxe, Adam Smith, Jean-Baptiste Say et les néoclassiques nient la possibilité de crises générales : tout déséquilibre se corrige spontanément par les mécanismes de marché. Sismondi, puis John Maynard Keynes, démontent cette fiction. Mais même Keynes conserve le postulat hippocratique : l’État peut ramener le système vers un équilibre optimal. Seul Joseph Schumpeter renverse la perspective : sa destruction créatrice fait de la crise l’état normal du capitalisme. Au point qu’il recommande d’abandonner le mot, trop pathologique, pour ne retenir que prospérité et dépression.

Psychologie, sciences et ruptures : la montée en puissance

Patrice Bollon examine ensuite Sigmund Freud, qui emploie rarement le mot crise. Pourquoi ? Parce que le psychisme est en état de crise permanente. Les conflits entre pulsions antagonistes ne se résolvent jamais : ils se déplacent, se subliment, produisent des symptômes comme formations de compromis. Pas de sortie de crise au sens médical, donc pas de crise à proprement parler. À l’inverse, Erik Erikson théorise les crises développementales, tournants de l’existence où l’individu choisit entre des voies opposées, participant d’un processus d’individuation orienté.

Mais c’est dans les deux derniers chapitres que l’essai prend toute son ampleur. Patrice Bollon introduit la crise dans les sciences via Thomas Kuhn : les révolutions scientifiques ne procèdent pas par accumulation linéaire de connaissances, mais par ruptures de paradigmes. Une crise naît quand les anomalies s’accumulent au point de rendre un cadre théorique intenable. On ne résout pas la crise en ajustant le modèle ancien, mais en basculant vers un autre site conceptuel. Galilée ne perfectionne pas la théorie scolastique de l’impetus : il la remplace par le concept d’inertie, changeant ainsi de questions.

Cette idée de crise comme changement de cadre, Patrice Bollon l’étend aux arts et aux mentalités. La perspective renaissante impose une nouvelle vision du monde, Manet révolutionne la peinture non par raffinement technique mais par mutation symbolique. Paul Hazard parlait d’une crise de la conscience européenne au tournant des Lumières : ce n’était pas une simple évolution intellectuelle, mais une bascule dans les manières de penser Dieu, la Nature, l’autorité.

Cette montée en puissance conceptuelle est décisive. Elle permet à Patrice Bollon de distinguer plusieurs qualités de crises : les unes, superficielles, appellent des ajustements ; les autres, fondamentales, exigent des mutations radicales. Mais aucune théorie ne fournit de critères fiables pour les différencier a priori. Cette lacune traverse tous les champs : en médecine, en économie, en politique, on peine à reconnaître avant qu’elle se déploie la gravité d’une crise.

Recalibrer le mot pour accoucher d’un monde

Patrice Bollon récapitule trois ambivalences majeures. D’abord, la nature du conflit : contradiction dialectique ou antagonisme irréductible ? La plupart des penseurs parient sur la réconciliation. Mais Jared Diamond montre que certaines crises (île de Pâques, URSS) ne trouvent aucune issue. Ensuite, la temporalité : instant brusque ou processus rampant ? Enfin, l’après-crise : retour à l’état antérieur ou transformation qualitative ? Georges Canguilhem rappelle que la maladie impose une autre allure du corps.

L’auteur ne prétend pas résoudre ces tensions, mais il formule un projet très programmatique : recalibrer le concept de crise pour lui rendre sa force et son tranchant. Face à la permacrisis contemporaine où tout devient crise et donc plus rien ne l’est vraiment, il s’agit de retrouver la capacité à distinguer les désordres superficiels des bouleversements fondamentaux. L’enjeu dépasse la philologie : chaque fois que nous prononçons le mot crise, nous activons une machinerie conceptuelle héritée, avec ses postulats organicistes, ses rêves d’harmonie restaurée, ses paris téléologiques. Prendre conscience de ces impensés ne nous en libère pas, mais permet de mesurer leur pertinence selon les situations.

La conclusion insiste : cette vigilance intellectuelle a une portée politique. Toutes les crises ne se ressemblent pas. Certaines appellent des ajustements techniques, d’autres des mutations radicales. Le premier geste consiste à déchiffrer, dans chaque conjoncture, de quelle espèce de crise nous parlons vraiment. Et peut-être, dans cet interrègne où l’ancien monde meurt et le nouveau peine à naître, à accoucher d’un monde neuf plutôt qu’à prolonger l’agonie.

Reste une réserve : l’essai privilégie l’histoire intellectuelle des discours savants sur la crise au détriment de son vécu concret. Les crises réelles, celles qui ravagent les existences, apparaissent surtout comme illustrations théoriques. Cette abstraction n’invalide pas la démonstration, mais signale peut-être une limite : la généalogie conceptuelle suffit-elle à saisir l’opacité des crises vécues, leur résistance aux schémas interprétatifs ? Patrice Bollon ouvre magistralement le chantier. Il appartient à d’autres de le prolonger du côté des chairs meurtries et des sociétés fracturées.

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