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Recoudre les frontières de l’oubli

Manuela Parra, Lettres aux Absentes, Éditions Chèvre feuille étoilée, 19/01/2026, 120 pages, 19€

Manuela Parra, poétesse et graveuse née à Lunel, fille de républicains espagnols exilés, compose dans Lettres aux Absentes une fiction épistolaire où elle dialogue avec les fantômes de la répression antifasciste. L’auteure avertit d’emblée : elle a « romancé leurs émotions » de figures réelles (Matilde Landa suicidée en prison, Antonia Torres Liera fusillée, Amparo Poch anarchiste) et créé des personnages composites à partir de témoignages (Inès, Juliette, Louise). Manuela Parra écrit à ces résistantes disparues qui lui répondent par-delà le temps. Cette polyphonie documentée tresse mémoire familiale et archives historiques en une méditation sur la transmission.

Graver la chair des camps

Manuela Parra inscrit son écriture dans une double filiation artistique. Graveuse elle-même, elle place au cœur du récit Juliette, personnage composite inspiré de ces résistantes françaises qui dessinèrent clandestinement l’univers concentrationnaire. Chaque croquis sur papier déchiré devient archive pour les procès futurs. Ces dessins évoqués dans le texte dialoguent avec les propres encres de l’auteure qui ponctuent le livre. S’établit ainsi une généalogie entre les artistes qui gravèrent l’indicible dans les camps et la pratique contemporaine.

Inès, militante espagnole exilée après la défaite républicaine, écrit depuis Ravensbrück. Sa prose alterne fragments hallucinés et phrases complètes, mimant l’épuisement des corps affamés. Le texte joue sur les rythmes : accumulations d’images viscérales (cendres, peaux, os), phrases nominales, puis retour à une syntaxe plus classique. Cette variation même traduit les oscillations entre lucidité et délire, entre résistance et effondrement.

Louise surgit à dix-sept ans, agent de liaison. Arrêtée, torturée, elle traverse Ravensbrück puis la longue marche de la mort avant de s’enfuir dans la forêt. Rescapée, elle choisira le mutisme. Le livre restitue ce silence comme énigme irrésolue, honte inexplicable de la survivante face aux disparues. Manuela Parra ne psychologise pas : elle juxtapose la parole empêchée de Louise au flot verbal des autres correspondantes.

La quatorzième rose, effacée par une faute de frappe

Antonia Torres Liera incarne l’absurdité bureaucratique de la répression franquiste. Le 3 août 1939, quatorze jeunes militantes des Jeunesses Socialistes Unifiées sont condamnées à mort. Une erreur de frappe transforme « Antonia » en « Antonio » sur l’ordre d’exécution. Le 5 août à l’aube, treize jeunes filles tombent contre le mur du cimetière Est de Madrid. Antonia reste dans sa cellule, vie suspendue à « un fil de voyelles et de consonnes », comme l’écrit Manuela Parra. Six mois d’attente suivent avant qu’elle ne soit finalement fusillée le 19 février 1940, déjà oubliée des commémorations officielles qui ne retiendront que les Treize Roses.

Le texte fait défiler leurs noms comme une litanie. Blanca coupe sa tresse pour son fils Enrique qui deviendra orphelin. Ana s’effondre vivante sous les balles. Le livre restitue leurs ultimes lettres retrouvées aux archives de la prison de Ventas. Blanca écrit à son fils : « Je vais mourir la tête haute pour avoir été une femme bien et toi mieux que quiconque le sais bien. » Julia Conesa écrit à sa mère : « Ils me tuent innocente, mais je meurs comme doit mourir une innocente […] Que mon nom ne s’efface pas de l’histoire. » L’écriture alterne sobriété documentaire et lyrisme emporté, citation brute et amplification poétique.

Matilde Landa traverse le récit comme figure historique du refus absolu. Intellectuelle renommée, elle organise depuis la prison de Ventas l’aide aux condamnées, rédige des demandes de grâce. Transférée à Palma de Majorque, elle subit le harcèlement du clergé qui veut exhiber sa conversion. Face au chantage (accepter le baptême ou voir supprimer le lait aux enfants), Matilde saute de la terrasse de la prison. Les religieuses la baptisent mourante. Manuela Parra fait de ce suicide un acte politique pur.

L'auteure en dialogue avec les absentes

Manuela Parra engage sa propre voix dans cette correspondance. Elle écrit directement aux disparues. À Inès internée à Ravensbrück, elle confie : « Je t’ai rencontrée au hasard de mes lectures et je suis d’un autre temps que le tien. » L’ouvrage repose sur ce dispositif où l’auteure répond aux lettres imaginées des résistantes. Fille de républicains espagnols exilés (son père, capitaine dans l’armée républicaine, franchit les Pyrénées à vingt-cinq ans), elle porte cet héritage comme légitimité à redonner parole aux oubliées.

Cette structure interroge frontalement la transmission. Manuela Parra lit les biographies, visite les musées, parcourt les archives de Ventas. Elle ne se contente pas de restituer : elle dialogue, questionne, confesse ses doutes. « Qu’aurais-je fait à votre âge ? » Cette interrogation traverse l’ouvrage, refusant le confort de la distance historique. L’auteure superpose les violences d’hier à celles d’aujourd’hui. Aux barbelés de Ravensbrück répondent ceux de Gaza, aux enfants arrachés aux républicaines font écho les noyés de Méditerranée.

Amparo Poch y Gascón, figure historique de l’anarchisme espagnol, fondatrice du mouvement Mujeres Libres, reçoit elle aussi les lettres de Manuela Parra. Morte en exil toulousain en 1968, elle portait la mémoire de ces femmes qui voulaient construire la « cité idéale ». L’auteure, présidente de l’association Voix de l’extrême Poésie et Culture qu’elle a fondée pour « recoudre les frontières » entre France et Espagne, prolonge ce combat par la création artistique.

Le livre s’achève sur un poème inventoriant nos barbelés contemporains (« barbelés économiques, barbelés de la honte, barbelés de l’inconscience ») avant d’évoquer les combattantes d’aujourd’hui qui défient les oppressions. En mêlant correspondances temporelles, encres originales et archives retrouvées, Manuela Parra construit une œuvre magnifique où sa voix d’héritière entre en résonance avec celles des résistantes, où l’art demeure arme contre l’oubli et l’amnésie collective. Fille de l’exil républicain espagnol, elle transmue une mémoire familiale en geste littéraire universel, prouvant que les combats d’hier irriguent encore nos consciences et que l’histoire intime peut devenir boussole pour tous.

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