Kettly Mars, Je ne te trouverai pas deux fois dans ce même corps, Mémoire d’encrier, 09/01/2026, 222 pages, 19 €
Dans Port-au-Prince verrouillée par la colère et les gangs, Zi tient debout avec deux jumeaux, une galerie et des nerfs à vif. Lorsqu’un étranger entre dans sa peau, le désir mute en instinct de survie. Entre « pays-lock » et alcôves en sursis, Kettly Mars livre avec Je ne te trouverai pas deux fois dans ce même corps une radiographie du chaos où l’intime ne sauve de rien, mais éclaire tout.
Respirer par l’étreinte
Une ville ne se décrit pas, elle s’inhale. Dès les premières pages, Kettly Mars nous plonge dans l’air vicié d’un Port-au-Prince asphyxié par les fumées de caoutchouc brûlé et l’attente de l’explosion. Zi (Désirée), quadragénaire galeriste, affronte ce réel avec une lucidité coupante. Elle croise celui que le texte désigne uniquement par « Tu », ce pronom adresse directe qui enferme le lecteur dans la position de l’amant. Ce médecin de santé publique, cadre d’une organisation internationale, n’est là que pour quelques mois. Le compte à rebours est lancé dès la première poignée de main : l’histoire devra tenir tout entière dans ce délai de rigueur.
Zi orchestre cette relation naissante avec le pragmatisme de celle qui sait que tout se paie. Entre sa maternité dévorante – les « marasa » jumeaux à qui elle appartient – et les urgences de sa survie économique, elle accepte ce pacte : « Si tu tiens à moi, laisse-moi le temps de m’égarer ». Il ne s’agit pas de romantisme, mais d’une respiration nécessaire. L’intimité devient une enclave instable, négociée contre le vacarme du dehors.
Kettly Mars rend tangible cette friction entre le désir et le terrain. Circuler pour se rejoindre relève de la stratégie militaire : éviter les zones rouges, négocier le carburant au marché noir, contourner les carcasses fumantes du « pays-lock ». La chambre climatisée à Pétion-Ville agit comme un caisson de décompression où les corps exultent, tentant de faire taire la clameur de la rue. Pourtant, l’angoisse filtre sous la porte ; elle imprègne la peau et modifie la saveur même de l’étreinte.
Deux pôles, une même asphyxie
Le récit de Kettly Mars échappe au huis clos sentimental pour disséquer les mécanismes de survie. L’amante navigue entre deux pôles masculins distincts. Il y a ce « Tu » présent et périssable, porteur de l’exotisme et d’une solitude assumée, mais aussi d’une saturation professionnelle qui agace parfois Zi : ses récits sur les « réunions de cellules de crise sanitaire » ou les menaces de fermeture d’un centre de Médecins Sans Frontières à Martissant se heurtent à la lassitude de celle qui vit l’horreur au quotidien. Et il y a « L’Autre », l’amant installé à New York, le pilier économique et affectif (« Papo » pour les enfants), avec qui Zi entretient une relation transactionnelle faite de fidélité négociée et de sécurité matérielle.
Cette géographie amoureuse se double d’une satire sociale féroce. Kettly Mars convoque les voix multiples de la crise haïtienne. Myriam, l’aide-ménagère, déchiffre les événements par le prisme des rêves et du Vodou : pour elle, Zi est possédée par Freda, un esprit de l’amour et du luxe. Parallèlement, l’affaire Saïka, sénatrice et amie intime de la narratrice, dévoile les bas-fonds de la politique. Ciblée par une campagne de rumeurs et de diffamation autour de sa vie intime, Saïka subit un lynchage médiatique instrumentalisé par ses rivaux. L’auteure pointe l’ironie amère d’une société prompte à hurler à l’abomination (« À bas Sodome et Gomorrhe ») tout en s’accommodant du pillage structurel des fonds PetroCaribe.
L’art demeure le seul territoire sacré. La galerie Makaya, bien que désertée par les acheteurs, reste le sanctuaire où s’expriment les voix d’Edwyn et de Casséus, sculpteurs du chaos. Dans les manifestations où l’on réclame des comptes à l’État, ces artistes marchent en première ligne, t-shirt noir sur le dos, transformant la colère en une matière brute, incandescente. La prose de Kettly Mars capte cette énergie vitale, cette manière de rire et de créer alors que « le sang de la vie coule sans arrêt ».
Pas de délivrance, seulement un choix
La fin approche et la violence change d’échelle. Elle ne se contente plus de bloquer les rues : elle envahit les gestes quotidiens, rappelle que la survie tient parfois à une seconde, à un nom reconnu, à un réseau ancien. Kettly Mars met en scène cette fragilité sans transformer la terreur en spectacle ; la peur devient une compagne familière, presque domestique.
Devant l’imminence du basculement, la question du départ s’impose. Une possibilité d’exil – présentée comme un calcul économique autant qu’une protection – ouvre un nœud moral : faut-il sauver les siens au prix d’une frontière chargée de mépris et d’histoire ? Kettly Mars refuse la réponse facile et fait de cette hésitation un révélateur. L’exil se présente non comme une délivrance, mais comme une concession douloureuse à l’histoire.
Les dernières pages brûlent d’une intensité particulière : l’intime atteint sa limite, et le roman se ferme sans happy end ni consolation. Kettly Mars privilégie une image nocturne, à la fois dérisoire et magnifique, qui condense sa proposition : dans ce décor calciné, la beauté surgit par effraction, précaire, inutile et absolument nécessaire.
Confirmant son statut de figure majeure des lettres caribéennes, l’écrivaine livre ici un récit sans concession qui transfigure la peur, la poussière et l’attente en une fulgurance littéraire inoubliable.