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Comment transformer la solitude en puissance créative intérieure

Marie de Solemne, La Grâce de Solitude, Albin Michel, coll. “Écritures”, 02/01/2026 (première édition : Dervy, 2001), 144 pages, 7,50€.

Quatre voix, un mot que la plupart des grands dictionnaires de sciences humaines ne recensent même pas, et cette intuition qui traverse le livre comme une ligne de crête : la solitude, si l’on consent à l’habiter, change de nature. Marie de Solemne interroge un poète, un philosophe, un naturaliste saharien, un théologien ; chacun répond depuis son territoire, avec ses outils et ses angles morts. Paru en 2001, le résultat revient chez Albin Michel à l’heure où la question a gagné en acuité ce qu’elle a perdu en lisibilité.

Christian Bobin entre deux solitudes

Le prologue de Marie de Solemne plante le décor avec une netteté que le temps a rendue plus tranchante. La solitude contemporaine, écrit-elle, est la “rançon d’une technologie de la communication qui nous isole de plus en plus” ; “hier réservée à une minorité, elle touche aujourd’hui des millions de personnes“. L’observation date d’avant les smartphones : un quart de siècle l’a vérifiée. Marie de Solemne y ajoute cette notation inaugurale : “Parler à l’autre en sentant bien à quel point il est loin… À quel point ce qu’on dit ne fait que l’effleurer, n’est même pas entendu“.

Christian Bobin ouvre les dialogues par une formule qui irriguera les trois entretiens suivants : “la solitude est plus une grâce qu’une malédiction“. Mais il commence par décrire l’autre solitude, avec une insistance martelée : “Il y a une folie qui est subie… Celle-là n’est ni enviable ni heureuse. Elle est noire, et elle n’est que ça. Que noire. Que pesante“. La répétition du mot “noire“, sa scansion sourde, mime la pesanteur de l’abandon. Pour que la grâce advienne, une condition s’impose : “Pour vivre, il faut avoir été regardé au moins une fois, avoir été aimé au moins une fois, avoir été porté au moins une fois“. Sans ce regard originel, la solitude reste geôle.

Ce que la chronique d’un tel dialogue risque d’éluder, c’est la matière concrète qui donne au propos de Christian Bobin sa tenue. Le poète du Creusot confie vivre sans télévision (qu’il compare au geste de “se mettre la tête dans le frigo pendant les crises de boulimie“), mais lire “beaucoup de journaux“, et il revendique que cette vie retirée constitue “un luxe. Vivre dans la solitude est un luxe, vivre dans le silence est un luxe“. Le mot dérange, car il suppose un privilège que Christian Bobin assume sans fausse modestie. Sa solitude n’est d’ailleurs jamais tout à fait sereine : “Elle a ses langueurs. Elle a ses terrains vagues” ; l’ennui la visite, et Christian Bobin le laisse venir, persuadé que “c’est une chose intéressante qui n’est pas si mauvaise qu’on le dit“. C’est dans cet aller-retour entre le sublime et le trivial que l’entretien trouve sa respiration. Quand Christian Bobin rappelle qu’Éluard a écrit “L’amour la solitude” sans virgule, parce qu’“ils sont comme les deux yeux d’un même visage“, il condense en une image la thèse du livre entier.

Besnier, Monod et la solitude incarnée

Jean-Michel Besnier déplace l’axe vers le vocabulaire de l’effort : “Il faut s’arracher à soi, à l’inertie première, pour être solitaire. Il faut s’arracher à tous les déterminismes qui nous lestent“. Le verbe “arracher“, employé deux fois en cascade, introduit une violence que la douceur bobinienne tenait à distance. La solitude est “plutôt une disposition, une ouverture”, un “moment nodal où un commencement devient possible“. Et Jean-Michel Besnier reconnaît la douleur inhérente à cette conquête : “on passe continuellement de la béatitude au désespoir“, aveu qui tempère la tonalité parfois trop lumineuse de l’ensemble.

Théodore Monod, quatre-vingt-quatorze ans lors de l’entretien, ramène la conversation à sa dimension la plus matérielle. “On peut passer quinze jours aux pieds d’une dune ou sous un acacia, tranquillement. On ne risque rien, c’est très agréable… à condition d’avoir de l’eau !“. L’humour sec du naturaliste agit comme contrepoint aux envolées des autres interlocuteurs. Interrogé sur les richesses de la solitude, Théodore Monod répond par le concret : lire, observer les cailloux (“c’est inépuisable !“), emporter un Shakespeare complet parce qu'”avec ça, même sur une île déserte, on peut vivre longtemps”. “Dans le désert, la plus grande chose est le silence”, concède-t-il, mais ce silence conduit à “l’humilité“, à la conscience d’être “une quantité négligeable“.

Ce que le livre éclaire, et ce qu'il laisse dans l'ombre

Jean-Yves Leloup referme l’ouvrage par un essai qui convoque la tradition des Pères du désert. Son texte s’ouvre sur les Lettres des premiers chartreux : “Ce que la solitude et le silence du désert apportent d’utilité et de divine jouissance à ceux qui les aiment, ceux-là seuls le savent, qui en ont fait l’expérience“. Jean-Yves Leloup tisse un fil entre ces ermites anciens et Maître Eckhart (“J’œuvre pour œuvrer“, Sermon n° 56), formule qui annule la question du pourquoi au profit de l’acte pur. Sa conclusion, “Beata solitudine… Solitude non subie. Solitude choisie“, passe du latin au français comme le livre passe du sacré à l’intime.

L’architecture de Marie de Solemne tient l’ensemble avec cohérence. On peut toutefois s’interroger sur ce que le “casting” produit, en creux, sur le lecteur. Quatre figures d’exception, toutes masculines, toutes liées à une forme de vocation : le livre compose, presque malgré lui, un portrait de la solitude en privilège de l’esprit. La solitude “panique” que Marie de Solemne décrit dans son prologue, celle qui frappe “des millions de personnes“, se trouve convoquée en ouverture puis congédiée dès le premier dialogue, au profit d’une solitude élective, habitée par la lecture, l’écriture, la marche au désert, la prière. L’effet est double : d’un côté le livre gagne en altitude, en densité contemplative ; de l’autre il risque d’esthétiser la détresse qu’il prétendait prendre en charge, de transformer la solitude subie en marchepied vers la solitude transfigurée. Aucune voix, ici, ne parle depuis la solitude sans vocation, celle des mères seules, des travailleurs de nuit, des vies périurbaines où le silence n’a rien d’un luxe parce qu’il n’a jamais été choisi. C’est la limite féconde de l’ouvrage : il éclaire ce que la solitude peut devenir quand une discipline intérieure la traverse, et laisse à d’autres le soin de documenter celle qui résiste à toute transfiguration. Théodore Monod, avec sa sagesse d’homme de terrain, laisse le dernier mot à la patience : “Rien ne presse…

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