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Un camphrier mystique : quand les morts parlent aux vivants

Keigo Higashino, Le Gardien du camphrier, Traduit du japonais par Liza Thetiot, Actes Sud, janvier 07/01/2026, 368 p. 23€

Un camphrier millénaire conserve les pensées des morts et les restitue aux vivants de même sang. Pour que le prodige opère, il faut un gardien. Keigo Higashino confie cette charge à Reito Naoi, vingt ans, endetté, sorti de garde à vue, recruté par une tante qu’il connaît à peine. De ce postulat, le romancier japonais tire une mécanique narrative qui emprunte autant au polar procédural qu’au conte surnaturel, et dont l’enjeu véritable se révèle peu à peu : que signifie veiller sur ce qui s’efface ?

Le sanctuaire sous surveillance, entre sacré et polar

La force du roman tient d’abord au frottement constant entre deux régimes de récit. Le camphrier du sanctuaire de Tsukisato fonctionne, selon la formulation de Reito lui-même, “comme un support de stockage” accessible aux seuls membres d’une même lignée. Mais autour de cet arbre sacré, Keigo Higashino déploie un appareillage qui relève de l’enquête : traceur GPS dissimulé dans un véhicule, projet de micro-espion planté au pied du tronc, filatures nocturnes, confrontation dans une résidence médicalisée. Yūmi Saji, fille d’un visiteur régulier, mène sa propre investigation avec les moyens de la surveillance contemporaine, et le roman consacre à ces opérations un détail précis, presque technique, qui ancre le surnaturel dans une matière résolument triviale.

Reito, de son côté, est un gardien dont le passé tient du fait divers plus que du conte. Impliqué dans une arnaque au virement bancaire, endetté d’un montant qu’il qualifie d’“absolument impossible à rembourser”, il accepte le poste au sanctuaire pour échapper à la prison. Sa tante Chifune Yanagisawa, ancienne matriarche de la Yanattsu Corporation, l’a extirpé de cette impasse par un arrangement contractuel avec les victimes. Le roman ne dissimule rien de cette précarité ; lorsque Yūmi lui propose de poser un micro au pied du camphrier, Reito refuse d’abord pour une raison strictement économique : perdre ce travail signifierait devoir rembourser ses dettes. Le sacré, ici, se protège par le calcul autant que par la conviction. Et quand Reito invoque, pour justifier le secret du camphrier, le pacte de confidentialité qui entoure l’identité de Mickey Mouse à Disneyland Tokyo, Keigo Higashino pousse la logique jusqu’au bout : le merveilleux se maintient grâce aux contrats, à l’incrédulité collective, aux intérêts bien compris.

Ce mélange des registres constitue à la fois la singularité et la limite du livre. Keigo Higashino maîtrise l’art de faire coexister le GPS et le rituel lunaire, le tableur Excel où Reito classe les dossiers du sanctuaire et les veillées nocturnes où “dong, dong, retentit un son étouffé digne d’une cloche vétuste”. Mais la mécanique procédurale, par moments, cède le pas un peu vite à l’émotion ; le romancier, si précis dans la construction de l’enquête, accélère parfois les résolutions affectives avec une fluidité qui manque de résistance.

Les ruines du corps, alcoolisme et transmission sonore

Le deuxième axe du roman engage une confrontation directe avec la destruction physique. Le personnage de Kikuo Saji, frère aîné de Toshiaki, n’apparaît jamais vivant dans le récit ; il se reconstitue par fragments, à travers des photographies, des témoignages, des dossiers médicaux. Ce que l’enquête de Yūmi et Reito exhume n’a rien d’une légende dorée : Kikuo souffrait d’une “profonde dépendance à l’alcool”, comme le rapporte Narazaki, directrice de la résidence où il a fini ses jours. De cette dépendance découlaient un diabète, une cirrhose progressive, des troubles mentaux, et surtout une surdité acquise : “Lorsqu’il a été admis dans notre établissement, il n’entendait déjà pratiquement plus.” Keigo Higashino nomme les pathologies sans détour, sans esthétisation ; le roman restitue la clinique avant de la transfigurer.

Car Kikuo était aussi musicien, “enfant prodige” du piano selon les articles de presse que Yūmi déterre. Et c’est dans le silence de cette surdité qu’il a composé, mentalement, une œuvre que nul instrument n’a jamais restituée de son vivant. Le fredonnement que Reito perçoit lors des veillées de Toshiaki porte la trace de cette composition impossible. Quand Yūmi, ancienne élève de piano, identifie dans ce fredonnement une ligne de basse et une mélodie, elle reformule la question que le roman pose à chacun de ses personnages : “Tu ne trouves pas que la mélodie du piano et celle du fredonnement sont identiques ?” Identifier, ici, c’est reconnaître qu’une transmission a eu lieu là où la raison l’interdisait.

Le carnet jaune, ou l'éthique du gardien

Le troisième cercle du roman déplace l’enjeu vers celle qui a rendu la garde possible. Chifune Yanagisawa traverse le livre armée d’une autorité sans faille, sermonnant Reito sur l’art de répondre aux questions, orchestrant à distance les finances du sanctuaire. Mais un détail, d’abord imperceptible, fissure cette façade : un carnet jaune qu’elle consulte avant chaque rendez-vous, des blancs dans la conversation que sa vivacité colmate aussitôt, une hésitation sur un prénom. Reito finit par comprendre que ce carnet fonctionne comme prothèse d’une mémoire en train de se déliter : “Ce sont vos souvenirs. Votre mémoire immédiate, du moins”, murmure-t-il lors de la scène de confrontation.

L’ironie structurelle du roman se concentre là : la gardienne de l’arbre aux mémoires perd les siennes. Mais Keigo Higashino refuse d’en rester à ce paradoxe trop commode. Ce que Chifune dissimule derrière sa maladie, c’est un remords vieux d’un demi-siècle, le rejet de sa demi-sœur Michie, mère de Reito, qu’elle avait refusé d’accueillir par orgueil de classe. “Or, il demeure une chose, une seule, pour laquelle je ne parviens pas à me pardonner. C’est de n’avoir jamais rien fait pour elle”, confie-t-elle dans un aveu où chaque mot est pesé, sans effusion, sans pathos. Chifune a choisi Reito parce qu’il est le fils de celle qu’elle a abandonnée : le gardien du camphrier est aussi, et d’abord, l’instrument de sa réparation.

C’est sur ce terrain que le roman gagne sa profondeur propre. Keigo Higashino examine, à travers la relation entre Reito et Chifune, la frontière entre garder et contrôler, entre veiller sur quelqu’un et le maintenir dans l’ignorance. Le camphrier offre un pouvoir surnaturel de conservation ; mais ce dont les personnages ont besoin, le roman le montre avec une netteté croissante, c’est d’un geste humain que le lecteur découvrira seul.

 

La traduction de Liza Thetiot, d’une justesse qui rend sensible jusqu’aux silences du texte original, honore la ligne éditoriale qu’Actes Sud maintient depuis des décennies dans sa collection “Lettres japonaises”. Avec Le Gardien du camphrier, l’éditeur arlésien ajoute à son catalogue une pièce singulière de l’œuvre de Keigo Higashino : celle où le polar s’incline devant le conte philosophique, sans déposer tout à fait les armes.

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