Paul Cartledge, Les Spartiates, traduit de l’anglais par Simon Duran, Éditions Passés Composés, 22/01/2026, 350 pages, 24€.
Pour la plupart des êtres humains, le mot spartiate n’évoque qu’un cercle restreint de connaissances : au mieux, la geste héroïque de Léonidas et de ses trois cents hoplites luttant à mille contre un contre les Perses, au pire, une sandale faite d’un seul tenant. Heureusement, Paul Cartledge est là pour nous aider à cerner ce peuple et à évacuer les clichés redondants dont se nourrissent les hâbleurs. L’historien britannique nous livre, dans cet essai particulièrement bien traduit, une vision quasi exhaustive des Spartiates, après avoir connu le succès dans ses précédents ouvrages, tous dédiés à la civilisation grecque. Dans celui-ci, il va s’attacher à nous éclairer sur l’aspect politique, social et surtout militaire de ces hommes d’élite à travers les siècles. Il ne tente pas de magnifier ces superbes guerriers mais se borne à exposer des faits par une écriture fluide et dénuée de tout manichéisme. Afin de faciliter notre compréhension, il a l’originalité de parsemer son propos de nécessaires biographies rédigées avec passion et brio.
Si j’avance, suis-moi. Si je m’arrête, dépasse-moi. Si je recule, tue-moi
Avec pareille phrase, il est difficile d’imaginer meilleur soldat. Il fait face à l’ennemi, nu, son corps musclé et soigneusement huilé éclate de brillance. Casqué de sa coiffe à cimier, chaussé de ses sandales en cuir, uniquement protégé par des jambières de bronze et un bouclier rond, il serre son glaive ou sa lourde lance avec un calme olympien. Chez l’adversaire, il faut s’avérer d’un grand calme pour s’apprêter à affronter le must des combattants.
Il faut dire que, depuis leur plus jeune âge, les Spartiates sont soumis à un entraînement intensif et journalier. Soustraits à leur famille dès l’âge de sept ans, ils intègrent une caserne à l’intérieur de laquelle ils vivent désormais dans une communauté où tout se partage et tout se mérite. Des professeurs particulièrement sévères mais non injustes inculquent aux enfants tout ce qu’ils doivent savoir pour, le jour venu, donner toute leur force au bénéfice de leur cité. Là, il n’y a pas de place pour les fiables ou les rebelles. L’alimentation et le logis sont… spartiates. Habitués à un tel mode de vie, les jeunes progressent et deviennent le fer de lance de la civilisation grecque.
Des hommes et des femmes
Dans ce royaume, ne croyez pas que seuls les hommes ont droit à une place de choix. Rien ne se fait sans l’énergie des femmes. Si elles donnent naissance à un nourrisson difforme ou simplement faible, ce sont elles qui décideront de le sacrifier sur l’autel de la perfection. Avant que leur rejeton mâle ne lui soit enlevé encore enfant, elles leur inculquent tous les préceptes qu’ils devront assimiler pour le bien des autres. Leurs filles ne rejoignant pas le cercle fermé des futurs soldats, elles s’exercent dès leur plus jeune âge à défendre leur maisonnée et à procurer à leurs frères l’ardeur et le courage. Au logis, ce sont elles qui règnent en maître en prenant soin de leur époux et en tenant la bourse et le maintien des esclaves. À une question que pose un Athénien à une reine spartiate : « Pourquoi chez vous les femmes dominent les hommes ? », la réponse fuse : « c’est parce que c’est nous qui faisons les hommes » !
Grandeurs et décadences
Si l’on croit que la civilisation spartiate est parfaite, Paul Cartledge se hâte de vous détromper. Bien que se voulant Grecs, les Spartiates se distinguent de leurs voisins par des règles politiques et sociales originales. N’ayant pas l’esprit de conquête, ou si peu, ils se contentent de se donner de l’espace pour garantir toute intrusion. Leur quotidien secondaire est réalisé par des nuées d’esclaves, les ilotes, qui sont traités quelquefois comme des animaux. Pour ces raisons, ils doivent affronter régulièrement des révoltes dont ils ont beaucoup de mal à triompher.
Le caractère entier et souvent autoritaire des dirigeants, devant composer avec l’ensemble de leurs coreligionnaires à chaque décision d’importance, provoque de multiples révolutions de palais où les épouses ne sont pas exemptes d’innocence.
Les Portes Chaudes ou l’acceptation
La sculpture est impressionnante et faite de tous les ingrédients propres à l’héroïsme et au respect de la parole donnée. Sur un grand piédestal brut, un hoplite terrassé se tient sur un coude. À ses pieds est gravée une prière, mélange de fierté et de crainte de voir l’accomplissement du devoir à jamais oublié : « Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses lois ».
Au défilé des Thermopyles, le roi Léonidas commande ses trois cents guerriers. Alors que les autres peuples grecs ont préféré effectuer un repli tactique de peur de devoir affronter le terrible Xerxès et ses centaines de milliers de combattants d’élite, les Spartiates ont choisi d’immortaliser leur civilisation en atteignant le zénith du courage et de l’abnégation. Ils doivent tenir les « Portes Chaudes », passage obligé des Perses pour la conquête de la Grèce, et ce pour deux raisons : permettre aux alliés de préparer la riposte, mais surtout ne pas trahir les adages dont ils ont été nourris depuis leur naissance.
Durant plusieurs jours, ils infligent défaite sur défaite aux envahisseurs et les repoussent à chaque tentative. La garde d’élite du roi des Perses est elle-même mise en déroute. À bout de patience, Xerxès fait donner toutes ses troupes pour se débarrasser de ces importuns. Léonidas tombe le premier, ne voulant survivre à ses frères d’armes. Au terme d’une lutte titanesque, les trois cents Spartiates périssent le glaive à la main. Le mythe est né. Il perdure encore aujourd’hui.
Mythe ou réalité
À ceux qui pensent que l’on a magnifié le mythe des Spartiates, l’auteur répond par la négative. Le soldat spartiate a été, en son temps, l’icône de la perfection. De nombreuses civilisations ont tenté, parfois avec un réel succès, de s’identifier à eux. Ils ont cependant totalement disparu il y a plus de deux mille ans. À vous d’en savoir plus en lisant cet ouvrage. Sinon, vous n’aurez pas d’excuses !