0
100

Une révolution oubliée ressuscitée : le printemps ottoman de 1908

François Georgeon, Un printemps ottoman, Les Belles Lettres, 16/01/2026, 306 pages, 26,90€

Le 25 juillet 1908, les quotidiens parisiens découvrent avec stupeur qu’une révolution vient d’éclater dans l’Empire ottoman. L’Humanité, Le Matin, Le Petit Parisien proclament, quasi unanimes, que le sultan Abdülhamid a capitulé. François Georgeon consacre à cet événement minoré par l’historiographie turque comme européenne une synthèse qui restitue l’intensité d’un « moment révolutionnaire » dont les secousses se propagèrent de l’Albanie au Yémen, des Balkans au Caucase.

L’Empire assailli ; les ferments d’une insurrection

Pour saisir l’ampleur du séisme de 1908, François Georgeon pose d’abord le décor par un procédé révélateur : il ouvre l’Atlas Vidal-Lablache de 1894 et constate que l’Empire ottoman, à cheval sur trois continents, y est systématiquement rejeté sur les marges, morcelé entre cartes d’Europe, d’Asie et d’Afrique, comme si la géographie européenne anticipait déjà son démantèlement. L’historien brosse ensuite le portrait d’un colosse fragile : 2,6 millions de km², cinq fois la France, mais un État dont un quart des ressources fiscales est prélevé par l’Administration de la Dette publique ; une armée dévorant près de 50 % du budget sans parvenir à payer la solde de ses hommes ; un réseau ferroviaire dix fois inférieur à celui de la Russie. Le règne d’Abdülhamid, assis sur la censure, trente mille mouchards et la suspension du Parlement depuis 1878, étouffe les aspirations d’une société que les réformes des Tanzimat ont pourtant commencé à transformer.

C’est dans cette étuve que germe l’opposition jeune-turque, et François Georgeon en retrace la généalogie en s’appuyant sur les travaux de M. Sükrü Hanioglu. Des étudiants de l’École de médecine militaire fondant en 1889 la première cellule clandestine aux exilés de Paris regroupés autour d’Ahmed Rıza et de sa revue Meşveret, des conspirateurs de Salonique créant en 1906 la Société ottomane de la liberté à la fusion qui engendre le Comité progrès et union, l’historien déploie un réseau de filiations intellectuelles. La question fondamentale qui traverse ces cercles pourrait se formuler ainsi : comment sauver l’Empire ? Les réponses divergent entre le centralisme positiviste d’Ahmed Rıza, l’initiative individuelle prônée par le prince Sabaheddin, et le pragmatisme militaire des officiers macédoniens. Ce qui les réunit, c’est l’urgence : la Macédoine est sur le point d’être partagée, les provinces orientales s’agitent. L’histoire s’accélère entre juin et juillet, lorsque les officiers de la IIIe armée passent à l’action, contraignant le sultan, sous la menace de leurs troupes, à rétablir la Constitution de 1876.

L’éclair de juillet et la fièvre de l’extase

Le cœur du livre bat dans les chapitres consacrés à ce que François Georgeon nomme, empruntant à Michelet, « l’éclair de juillet ». « The fever of ecstasy », écrit Halide Edib Adivar : les pages dédiées à la fête révolutionnaire tirent leur énergie de la profusion documentaire qu’il y déploie, croisant télégrammes diplomatiques, souvenirs de témoins et presse satirique ottomane. À Salonique, à Manastir, à Istanbul, à Jérusalem, des foules se pressent dans les rues, des drapeaux rouges apparaissent portant l’inscription « Liberté, Égalité, Fraternité, Justice », des imams, des popes et des rabbins se donnent l’accolade. Le capitaine Sarrou, commandant de la gendarmerie française en Macédoine, assiste stupéfait à cette fraternisation entre communautés que tout séparait la veille ; l’événement saisit par son caractère proprement inédit dans six siècles d’histoire impériale.

François Georgeon creuse aussi les profondeurs sociales de cette ivresse. La révolution fait surgir trois catégories jusque-là contenues par l’autocratie : une jeunesse exaltée pour laquelle « la seule chose que nous respections, c’était ce qui était “moderne” », selon les mots du romancier Yakub Kadri ; des femmes qui investissent l’espace public, créent des associations et suscitent en retour la violence de conservateurs arrachant leurs vêtements dans les rues ; des ouvriers enfin, déclenchant plus de cent grèves en deux mois, touchant près des trois quarts de la main-d’œuvre industrielle. L’historien reconstitue la mécanique, étayée par les archives de presse et les mémoires de militants, par laquelle le Comité union et progrès, organisation secrète de quelques milliers de membres, passe du statut d’illustre inconnu à celui de force politique incontournable, s’imposant comme médiateur dans les conflits sociaux avant de prendre fait et cause pour les patrons, par souci de préserver l’ordre économique et de ménager les investisseurs étrangers. Le boycott de l’Autriche-Hongrie, déclenché en octobre 1908 après l’annexion de la Bosnie-Herzégovine, offre au Comité l’occasion de mobiliser les foules : dans les ports, des dockers refusent de décharger les navires de la Lloyd ; dans les rues, des jeunes arrachent aux passants leurs fez autrichiens et les piétinent.

Le songe brisé, de l’insurrection d’avril au crépuscule impérial

Le dernier tiers de l’ouvrage arpente le terrain plus sombre de la contre-révolution et de ses suites. L’insurrection du 13 avril 1909 à Istanbul, dont François Georgeon démêle les ressorts en récusant les lectures univoques (coup d’État fondamentaliste ? manipulation britannique ? conspiration d’Abdülhamid ?), constitue le point de bascule. L’armée de Macédoine intervient, réprime, dépose le sultan. Parallèlement, à Adana, deux vagues de massacres font des milliers de victimes arméniennes, préfigurant l’horreur de 1915. L’état de siège instauré cette année-là ne sera levé qu’en 1912 ; les amendements constitutionnels de l’été renforcent considérablement le pouvoir de l’exécutif, inaugurant ce que l’historien qualifie, reprenant une formule de Nader Sohrabi, de « constitutionnalisme illibéral ».

L’épilogue condense en une trentaine de pages la décennie qui sépare la révolution de la disparition de l’Empire, « la plus longue décennie » de son histoire. François Georgeon ouvre ces pages sur une scène nocturne, celle des dirigeants jeunes-turcs échangeant en novembre 1918 leurs fez contre des chapeaux sur le quai de Tarabya pour embarquer clandestinement vers Odessa, et mesure l’écart entre les trois promesses de 1908 (intégrité territoriale, État moderne, « union des éléments » entre communautés) et leur effondrement. L’analyse retrace par paliers la dérive autoritaire : le « constitutionnalisme illibéral » post-1909, le coup de force de Bab Ali en janvier 1913 que François Georgeon qualifie de « sorte de 18 Brumaire ottoman », puis ce « bonapartisme à trois têtes » où Talat, Enver et Cemal concentrent le pouvoir et réduisent le Parlement à une chambre d’enregistrement. Le génocide des Arméniens s’inscrit dans cette mécanique : la déportation de 1915, observe l’historien, est promulguée pendant la vacance parlementaire, sans même la caution formelle du législateur.

Ce livre tire sa force d’un parti pris méthodologique : concentrer l’analyse sur les treize mois du « moment révolutionnaire » (juillet 1908 à août 1909) pour pratiquer, à la manière des géologues, une « coupe » dans la société ottomane. Le résultat éclaire des réalités demeurées dans l’ombre, celles d’un empire pluriel confronté simultanément à l’ivresse de la liberté et à l’impossibilité de la faire durer. Nourrie par l’organisation du centenaire au Collège de France et par des travaux collectifs menés de Princeton à Salonique, cette synthèse inscrit 1908 dans l’histoire globale des révolutions. Placé sous la double épigraphe de Victor Hugo et de Svetlana Alexievitch, Un Printemps ottoman porte, inscrite dans son titre même, la promesse d’une saison qui ne pouvait que passer. La force du livre est là : transformer un épisode que l’on croyait connaître en un événement que l’on découvre.

Face à la verve dominatrice de Jazia, le roman exhume une autre parole, celle de Rose (Warda), la mère française. À travers la lecture posthume de ses “brouillons” et “carnets”, Massi recompose le puzzle d’une identité niée. Leïla Marouane aborde ici avec une finesse tragique la condition des “pièces rapportées” de la Révolution.
Rose, ancienne « Rose du djebel », « faiseuse de bombes » devenue une ombre mourant seule à l’hôpital, symbolise l’échec du projet d’intégration postcolonial. Le texte révèle la violence symbolique inouïe subie par cette femme, dépossédée de son nom, de sa religion et finalement de sa mémoire. En confrontant le récit officiel materné par Jazia aux écrits intimes de Rose, l’auteure dresse le constat amer d’une filiation brisée et d’une transmission impossible, où les pères (Mahdi) ont abdiqué toute autorité morale.

Vous avez aimé cet article ?

Média indépendant et sans publicité, Mare Nostrum propose un accès libre à tous ses contenus. Seul son lectorat lui permet d’exister.
Une information exigeante a un coût : soutenez nous
(dons déductibles).

Pour contacter la rédaction – contact@marenostrum.pm

Et si, au cœur des années 1930, un écrivain majeur décidait de fuir le vacarme du monde pour se lancer à la poursuite d’un mythe millénaire, entre sable, silence et légende ?

Dans André Malraux et la Reine de Saba, Jean-Claude Perrier exhume une expédition oubliée : celle menée par Malraux en 1934 au Yémen, sur les traces d’une reine à la frontière du réel et du fabuleux. Ce récit, d’une grande finesse littéraire, mêle aventure, érudition et méditation sur le pouvoir des civilisations disparues. Plus qu’un simple voyage, c’est un cheminement intérieur que l’auteur retrace, révélant un Malraux habité, visionnaire, oscillant entre engagement et vertige métaphysique.

Un livre rare, à la fois dense et lumineux, où l’épopée se fait reflet d’une époque troublée et miroir d’une quête universelle.

À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE
Soutenez notre cause - Soutenez notre cause - Soutenez notre cause

Pour que vive la critique littéraire indépendante.

Nos articles vous inspirent ou vous éclairent ? C’est notre mission quotidienne. Mare Nostrum est un média associatif qui a fait un choix radical : un accès entièrement libre, sans paywall, et sans aucune publicité. Nous préservons un espace où la culture reste accessible à tous.

Cette liberté a un coût. Nous ne dépendons ni de revenus publicitaires ni de grands mécènes :
nous ne dépendons que de vous.

Pour continuer à vous offrir des analyses de qualité, votre soutien est crucial. Il n’y a pas de petit don : même une contribution modeste – l’équivalent d’un livre de poche – est l’assurance de notre avenir.

autres critiques
Days :
Hours :
Minutes :
Seconds