Mary Ruefle, Ma propriété privée, traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy, Le Castor Astral, 12/03/2026, 128 pages, 16€
Un crayon de parcours de golf, des clés qui résistent à la main de l’homme, une femme incapable de décrire quoi que ce soit sans redevenir étrangère à tout : voilà le territoire de Mary Ruefle. Poétesse américaine dont la traductrice Céline Leroy révèle l’œuvre au lectorat francophone, elle signe avec Ma propriété privée, un recueil de proses inclassables : fictions brèves, micro-essais, méditations chromatiques sur la tristesse, le tout tenu par une attention au monde des objets et des corps qui n’appartient qu’à elle.
Voir les choses avant qu'on leur donne un nom
Le premier texte dit tout du geste Mary Ruefle. Des policiers convoquent une femme dans un patio pour écrire, avec un crayon de parcours de golf, un discours sur un arbre mourant rongé par une créature à quatre pattes. Elle s’exécute, mange son sandwich en triangle, puis glisse cette phrase en partant : au début, on comprend le monde mais pas soi-même, et quand on finit par se comprendre, c’est le monde qu’on ne comprend plus. Les policiers, jeunes, ont l’air satisfaits. Le lecteur, lui, vacille un peu.
Ce décalage entre le trivial et l’essentiel est la méthode de l’auteure. Dans « Clés », les clés d’une serrure deviennent presque une espèce à comportement propre, rétive, intérieure, que rien ne peut forcer ; dans « Études de terrain », un inventaire métronomique des usages de la terre (enterrer les morts, enfouir les déchets, planter les graines) révèle, sous sa litanie apparente, une méditation sur ce que le vivant fait à l’invisible. La pièce la plus radicale, « La femme incapable de décrire quoi que ce soit », refait le récit d’une journée ordinaire avec une naïveté si totale que les mots eux-mêmes semblent se découvrir pour la première fois.
Rien de mécanique dans ce procédé. Mary Ruefle ne joue pas à défamiliariser ; elle regarde vraiment. Et cette attention au monde des objets, des clés, des programmes de concert abandonnés sur les chaises vides, des boîtes d’allumettes emballées pour faire semblant d’être des cadeaux, est indissociable d’une attention au langage lui-même : dans « Marginal », l’auteure imagine Catulle ressuscité lisant un poème contemporain et tombant foudroyé par le choc de l’incompréhension ; dans « Autocritique », elle résume sa propre poétique avec une sécheresse qui tient de la définition : une femme seule, une mouche sur la table, quelque chose de spectaculaire, fin du poème.
Le corps traversé : ménopause, adolescence, invisibilité
« Pause » s’ouvre sur un larmorama retrouvé des années après les faits, journal quotidien des pleurs que Mary Ruefle trouve désormais hilarant, alors qu’à l’époque elle voulait mourir littéralement, dit-elle, avec un fer à repasser branché et fumant. Cette dernière ne délivre aucune leçon ; elle documente. Elle cite les annales des asiles du XIXe siècle où l’unique cause d’internement des femmes de plus de quarante ans était la cessation des menstrues, évoque la cuisinière mondialement connue qui attrape un couteau de boucher un matin sans raison autre que la ménopause, puis décrit dix ans de désorientation, d’envies incohérentes, de rage et d’invisibilité subite.
L’invisibilité, précisément. Mary Ruefle y voit, après la traversée des dix ans, quelque chose d’inattendu : la liberté, le secret le mieux gardé sur terre. Cette bascule n’est jamais consolatrice avant l’heure ; elle arrive comme un fait, pas comme une promesse. Dans « Milkshake », l’adolescence revient par l’autre bout : une farce au comptoir d’un Woolworth’s, du sel et du poivre versés dans le milkshake d’une amie. La victime boit, soupire d’aise, dit que c’est le meilleur milkshake qu’elle ait jamais bu. Ce moment signe, pour la narratrice, la naissance simultanée de l’ennui et d’une petite cruauté qu’elle n’avait pas prévue ; et l’ennui, chez la poétesse, c’est s’ennuyer de soi, formulation qui tient tout un programme.
Posséder, préserver, perdre
Pourquoi personne ne s’intéresse plus à l’art des têtes réduites ? Mary Ruefle remonte la procédure jivaro (les tsantsas amazoniennes, dont elle détaille chaque étape : le crâne fracassé retiré par le cou, la peau remplie de sable brûlant, la réduction à la taille d’une orange), puis raconte sa découverte, à seize ans, à Bruxelles. Mais la tête qu’elle voyait au musée du Congo n’était pas amazonienne ; elle était africaine, ce qu’elle précise elle-même. La distinction n’est pas un détail : c’est là que le texte bascule, où la fascination esthétique rencontre la violence coloniale, où le musée devient monument de pillage construit sur le viol, l’oppression et le meurtre.
Mary Ruefle y tisse ensemble désir d’amour, besoin de communion et avidité de contrôle. Elle rêve de garder douze têtes d’êtres chers dans une boîte à œufs ; elle reconnaît aussitôt que ce rêve l’embarrasse ; elle observe que le roi de Belgique a déclaré un vaste territoire sa propriété privée, et que toutes les têtes qui s’y trouvaient faisaient partie du butin. Le tendre et le prédateur : deux mouvements que le recueil entier ne cesse de faire coexister sans les réconcilier.
Les « Tristesses colorées » irriguent le recueil de bout en bout : bleue, violette, noire, grise, rouge, verte, rose, orange, jaune, blanche, marron. Chaque nuance génère sa propre phénoménologie, ses objets, ses situations, ses sons. La tristesse marron est la plus simple, dit Mary Ruefle : les gigantesques pierres dressées. La tristesse jaune est celle de la surprise, de l’explosion et de la première place. Elles ne jouent pas le rôle de simples intermèdes décoratifs ; elles mesurent le spectre de l’expérience humaine par ses tonalités les plus fines. Et le dernier texte, « Ils avaient tort », referme le livre par une séquence précise : une femme fatiguée du monde part acheter des fleurs, se retrouve arrêtée à un feu rouge, vit dans cet arrêt un instant de paix historique traversant toute la civilisation, puis arrive au supermarché, sent malgré elle les roses d’un inconnu, et veut s’allonger par terre au bout de l’allée et dormir jusqu’au bout de la nuit des temps. On sort du livre un peu dans cet état.
Ceux qui pensent connaître la forme de leur tristesse liront Ma propriété privée avec la surprise de quelqu’un qui se reconnaît dans un miroir qu’il n’avait jamais vu.