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L’éclipse de la vertu : histoire du contrôle des puissants

Éric Buge, L’Éclipse de la vertu. Une histoire de l’exemplarité des gouvernants en démocratie, Éditions du Seuil, 16/01/2026, 448 p., 24,50€.

Le 5 février 1926, le député breton Victor Balanant propose de publier au Journal officiel le patrimoine de chaque parlementaire. L’amendement est adopté par 442 voix contre 21, avant d’être enterré au Sénat : l’auteur lui-même ne cherchait qu’à torpiller, par l’absurde, la transparence fiscale des contribuables. Éric Buge, juriste et spécialiste du droit de la vie politique, fait de cet épisode le révélateur d’un silence de deux siècles : entre 1795, quand les conventionnels s’astreignirent à déclarer leur fortune, et 1988, date du retour de l’obligation patrimoniale, aucune démocratie représentative n’exigea de ses gouvernants qu’ils rendent compte de leur vertu. Son enquête, ample et comparatiste, déplie la généalogie de ce paradoxe.

“La vertu, privilège de la race et du sang romains” : trois laboratoires de l’exemplarité

Le geste inaugural d’Éric Buge consiste à forger un concept opératoire, celui de règles d’exemplarité, défini par trois critères croisés : il s’agit de normes juridiques qui contrôlent et sanctionnent spécifiquement le comportement des responsables publics afin de favoriser leur dévouement au bien commun. La vertu politique, telle que Montesquieu la définissait comme “un renoncement à soi-même, qui est toujours une chose très pénible”, trouve ainsi sa traduction institutionnelle. En identifiant ces normes comme des institutions de la vertu, Éric Buge transcende l’opposition classique entre qualités personnelles du dirigeant et architecture juridique de l’État de droit : la vertu politique a besoin d’institutions pour s’incarner, et ces institutions sont elles-mêmes productrices de vertu.

La première partie déploie cette grille de lecture sur trois régimes prédémocratiques. À Athènes, l’omniprésence des dispositifs de surveillance frappe : examen préalable des magistrats (la dokimasia), reddition systématique de comptes, menace de l’ostracisme, multiplicité des actions judiciaires accessibles à tout citoyen. Éric Buge insiste sur le fait que ces procédures visaient le comportement global du magistrat, jusque dans sa vie privée et ses mœurs familiales. La République romaine avait placé la censure au cœur de sa discipline civique, contrôle au long cours dont la nota censoria pouvait entraîner l’exclusion du Sénat ou le déclassement civique par l’infamie. Plus surprenantes encore, les communes populaires italiennes du Moyen Âge central inventèrent le podestat, ce magistrat recruté hors de la cité, astreint à de sévères règles déontologiques et soumis à la syndication, contrôle systématique en fin de charge. Florence alla jusqu’à exclure les magnati des magistratures, institutionnalisant une discrimination politique délibérée pour empêcher les puissants d’accaparer le pouvoir.

Éric Buge distingue trois modèles d’exemplarité : démocratique à Athènes, où le contrôle garantissait la souveraineté du peuple ; aristocratique à Rome, où la vertu légitimait le gouvernement des élites ; populaire à Florence, où il s’agissait de soumettre les puissants. Cette typologie irrigue la suite de la démonstration.

“Économiser la vertu” : la grande éclipse représentative

Le cœur de la thèse réside dans un constat paradoxal : les régimes représentatifs, nés au XVIIIe siècle dans un contexte intellectuel saturé par les notions de vertu et de corruption, ont abandonné l’exigence d’exemplarité au profit de la protection de leurs gouvernants. Éric Buge retrace les mécanismes de ce basculement à travers l’expérience américaine et la Révolution française. Les fédéralistes, soucieux d’“économiser la vertu” pour reprendre l’expression du constitutionnaliste Bruce Ackerman citée par Éric Buge, ont conçu des institutions où le contrôle s’exerçait de manière indirecte, par l’équilibre des pouvoirs et la compétition entre factions, renonçant aux dispositifs frontaux de surveillance des dirigeants. La Constitution fédérale de 1787 apparaît ainsi en retrait par rapport aux constitutions des premiers États, qui proclamaient encore l’attachement à la vertu publique et configuraient la représentation pour prévenir la corruption.

Le chapitre consacré à la Révolution française révèle un parcours symétrique et inverse. Les révolutionnaires tentèrent d’institutionnaliser la vertu avec une ambition totale, exigeant des gouvernants qu’ils fussent des hommes vertueux. La Convention décréta le 14 mai 1793 que les représentants étaient “à chaque instant comptables à la nation de l’état de leur fortune”, et vota en 1795 l’obligation de déclarations patrimoniales publiées et “soumise[s] à la censure publique”. Mais l’échec sanglant de cette république de la vertu discrédita durablement le principe même d’un contrôle comportemental des élus. Éric Buge identifie trois apories structurelles qui, aux États-Unis comme en France, ont verrouillé cette éclipse : la tension entre exemplarité et élection (si le peuple choisit librement, pourquoi contrôler son choix ?), entre exemplarité et gouvernement des meilleurs (des dirigeants d’exception seraient naturellement vertueux), entre exemplarité et séparation des pouvoirs (quel organe légitime pour juger les gouvernants ?). L’élection devint alors le deus ex machina de la pensée représentative, rendant superflue, voire suspecte, toute procédure tierce de surveillance.

L’éclipse s’étendit sur près de deux siècles. Les immunités parlementaires, conçues pour protéger les représentants contre l’arbitraire monarchique, se muèrent en privilèges protégeant l’impunité. La séparation des pouvoirs transforma chaque chambre en gentlemen’s club, selon la formule d’Éric Buge, où les élus régulaient eux-mêmes leur propre conduite, avec la bienveillance que l’on imagine. L’auteur consacre des pages saisissantes aux scandales du Crédit mobilier américain, de Panama en France et de Marconi au Royaume-Uni, montrant comment, à chaque fois, les institutions représentatives absorbèrent le choc sans que s’ensuive aucune réforme structurelle du contrôle des gouvernants.

“Tout pouvoir mérite contrôle” : la vertu retrouvée et ses dilemmes

La dernière partie, consacrée à ce qu’Éric Buge nomme l’exemplarité retrouvée, analyse le retournement spectaculaire intervenu dans toutes les démocraties représentatives à partir de la seconde moitié du XXe siècle. Sous la pression des scandales et de l’opinion publique, un véritable changement de paradigme institutionnel s’est opéré : déclarations patrimoniales, contrôle des conflits d’intérêts, création d’autorités indépendantes, affirmation de la justice pénale face aux gouvernants, inéligibilité prononcée par le juge. La représentation contrôlée succède à la représentation protégée. L’ouvrage dissèque avec finesse le cas du ministre français contemporain, soumis à des obligations patrimoniales, déontologiques et fiscales incomparablement plus lourdes que celles de ses prédécesseurs, qui bénéficiaient encore dans les années 1980 d’une quasi-immunité pénale.

Éric Buge ne verse pourtant pas dans le triomphalisme. Il soulève les tensions profondes que recèle cette dynamique. La “barre éthique” ne cesse de s’élever sans que la confiance des citoyens dans leurs institutions ne se rétablisse, créant ce que Suzanne Garment a décrit comme une “machine auto-entretenue à produire des scandales”. Le scandale lui-même est devenu une arme du combat politique : des règles conçues pour prévenir la corruption servent parfois à déstabiliser des adversaires. L’éthique publique risque alors de focaliser le débat démocratique sur des questions de personnes au détriment des enjeux programmatiques, substituant le procureur à l’électeur dans la régulation du politique.

La force de cette somme tient à sa capacité de penser ensemble ce que les disciplines séparent d’ordinaire. Éric Buge croise droit constitutionnel, histoire politique, pensée classique et sociologie des institutions avec une érudition qui ne pèse jamais sur le fil de la démonstration. En inscrivant les politiques contemporaines de transparence dans la longue durée des institutions de la vertu, il révèle que la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique en France ou l’Office of Government Ethics aux États-Unis prolongent un geste inauguré par la dokimasia athénienne et la censure romaine. Le citoyen-contrôleur que les démocraties contemporaines font émerger rejoint, à vingt-cinq siècles de distance, le citoyen-juge athénien. Reste la question que l’ouvrage laisse ouverte, avec une prudence qui est aussi une forme de lucidité : cette exemplarité retrouvée contribuera-t-elle à approfondir la démocratie, ou achèvera-t-elle de fragiliser des institutions représentatives déjà ébranlées par la défiance.

À l’heure où les procès de dirigeants saturent l’espace public et où la défiance ronge les fondements mêmes de la représentation, ce livre offre ce qui manquait cruellement au débat : la profondeur de champ historique sans laquelle toute réforme risque de n’être qu’un coup d’épée dans l’eau.

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