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Un roman bouleversant sur mémoire rurale et traumatismes guerre

Denis Tellier, Aux chiens de me revenir, Éditions Fables Fertile, 26/02/2026, 176 pages, 17,50€

Un homme brisé par la Grande Guerre réapprend à écrire sur une planche à laver, dans une ferme ardennaise où les poules pondent dans le placard et les chevaux mâchent le foin derrière la cloison de la cuisine. Denis Tellier exhume la mémoire de paysans-soldats que leurs propres familles ont fini par enfouir sous le silence, et dont les médailles, mêlées aux boulons dans une boîte de cave, disent la dégradation du sacré en ferraille. Les éditions Fables Fertiles accueillent ce texte brûlant avec l’audace qui les caractérise.

Une terre qui mâche ses habitants

Le récit s’ouvre sur un paysage qui conditionne toute l’existence de ses personnages. Un narrateur errant, accompagné d’une pouliche percheronne, d’un vieux cheval de trait et d’une vieille dame empaillée ficelée sur sa charrette, pénètre dans une campagne ardennaise dont la présence physique s’impose avec une force qui prend à la gorge. La glaise colle aux pattes, aux godillots, aux sabots ; le crachin cède la place à l’averse ; le ciel écrase la plaine. Ce monde rural frontalier de la Belgique, la prose le déploie comme un organisme vivant dont chaque élément palpite, sue ou pourrit. Le corbeau freux, « tout habillé de maussade », se jette dans la grisaille ; les étourneaux rasent le sol « avec l’étourderie de voler sans réfléchir ». L’animalité du regard constitue l’un des gestes poétiques les plus singuliers du livre : chaque bête porte une posture morale qui éclaire en retour la condition des humains.

Car les habitants vivent dans un dénuement qui confine à la promiscuité animale. Le texte peint des taudis où des enfants rampent, des corps entassés sur des paillasses, avec une franchise crue qui rappelle certaines pages de Zola. La violence sociale innerve chaque scène : les filles de ferme subissent sous la table les mains des hommes, les célibataires pourrissent dans l’isolement, la brutalité des rapports entre les corps prolonge celle du climat et de la terre. L’écriture tient sa dignité de la précision matérielle : elle nomme le salpêtre, le tanin sur les mains crevassées.

Écrire depuis la blessure

Au cœur de cet univers apparaît Émilien, ancien combattant revenu du front avec une blessure à la tête qui a détraqué ses mains et son langage. Le personnage se construit par strates : un corps recroquevillé dans une ferme où une poutre de chêne se consume dans la cuisinière, une chaise à son extrémité qu’il déplace au rythme de la carbonisation ; puis une conscience fracturée, traversée de flashbacks où les explosions reviennent en cascades phosphorescentes. Les crises sont d’une brutalité qui cloue : Émilien s’écroule « raide, tend comme un arc sur le sol, bourré de soubresauts », et le contenu de ses poches s’entrechoque comme les éclats d’un autre bombardement. Le désespoir qui croît au fil des pages, jusqu’à un geste extrême que le lecteur découvrira par lui-même, s’enracine dans cette tête où la guerre continue de pilonner.

L’invention la plus remarquable du livre réside dans les « notes » d’Émilien, fragments rédigés sur une planche à laver, où une voix d’une naïveté féroce prend le relais de la prose lyrique. Le registre bascule : syntaxe démanchée, oralité paysanne, cocasserie noire qui mord. Émilien y raconte la mort d’un nourrisson grignoté par les bêtes des champs, enterré dans une caisse de munitions. Il y consigne, dans un refrain lancinant (« Je ne sais plus ma tête est foutue… mais si attends, ça me revient ! »), le souvenir d’un jeune fantassin qui s’éteint en murmurant son désir de voir la mer. Ce balancement entre l’oubli et le sursaut compose le rythme de l’ouvrage. La scène où Émilien réapprend l’alphabet condense toute l’émotion : gaucher avant la guerre, il découvre que sa main droite doit guider la gauche pour tenir le porte-plume. Le « w » lui paraît suspect, venu de l’alphabet des Prussiens. Cette méfiance d’enfant envers une lettre de l’ennemi dit, mieux qu’un traité, ce que la guerre a fait aux esprits.

Les Tellier de Grandpré : quand la fiction rejoint les os

Le dernier mouvement du livre opère un déplacement dont on laissera au lecteur la surprise de l’ampleur. Des documents surgissent, qui ancrent la fiction dans une lignée réelle. Émile, Eugène, Léon Constant, Auguste, Georges : cinq Tellier de Grandpré, emportés ou défigurés par les guerres du XXe siècle. L’un tombe à vingt-sept ans, un autre est amputé puis s’éteint à vingt-quatre, un troisième meurt écrasé entre un timon et un tracteur après quatre évasions du travail forcé. Auguste, grand-père paternel de Denis Tellier, part à la Seconde Guerre avec ses deux chevaux de trait réquisitionnés. La dernière carte d’Émile à son frère (« En cas que je ne te revoit jamais, je t’envoit ma geule ») irradie d’une tendresse gauche qui rejoint les lignes tremblantes d’Émilien sur sa planche à laver : même acharnement à laisser une trace. Et l’oubli, ici, n’est pas seulement celui de la nation : il est familial, rural, matériel, inscrit dans la dégradation même des objets que personne ne conserve.

Denis Tellier écrit comme on retourne un champ : avec des mains qui connaissent la résistance du soc. Sa phrase noueuse, irriguée de comparaisons paysannes, porte une musique qui tient ensemble la boue des tranchées et celle des labours. « Dîtes aux chiens de me revenir » : cette parole d’Émilien, adressée au corbeau perché sur le toit, résonne longtemps après la lecture, comme un appel où l’homme préfère la compagnie des bêtes à celle de ses semblables. C’est toute la grandeur de ce livre que de trouver, dans le dénuement le plus radical, la source d’une écriture vivante. Avec ce titre, les éditions Fables Fertiles confirment la rigueur d’un catalogue où chaque texte publié porte en lui la nécessité d’une parole singulière, et cela force le respect.

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