Marie Derrien et Mathilde Rossigneux-Méheust, Dernières folies. Vieillesse et santé mentale (XIXe-XXe siècle), Le Seuil, 06/02/2026, 312 pages, 23€
Admis à cinquante-deux ans dans une maison de retraite picarde, un résident signe chaque jour une lettre au directeur : “Je ne suis pas un malade imaginaire. Je ne suis pas fou, non et non.” Entre 1951 et 1969, près de deux cents courriers signés Alphonse E. finiront par déborder de sa pochette d’archives. De cette source, Marie Derrien et Mathilde Rossigneux-Méheust tirent la porte d’entrée d’une histoire longue des troubles psychiques de la vieillesse, aux XIXe et XXe siècles. Un livre qui pèse.
D’emblée, le geste méthodologique frappe. Alphonse se refuse aux étiquettes ; il ne se dit ni “vieux” ni “fou”, et une bonne partie de ses lettres sont en réalité rédigées par Charlotte R., pensionnaire comme lui, qui écrit la parole qu’il signera de sa main. Les deux historiennes prennent cette opacité au sérieux. Leur horizon tient en une phrase : “saisir le vieillissement au plus près des termes mobilisés par les hommes et les femmes qui le vivent ou par leur entourage.” Le programme engage tout l’ouvrage, du prologue consacré à Alphonse jusqu’à la conclusion contemporaine. Rigueur d’archiviste, écoute des voix qui débordent des catégories : voilà ce qui donne au livre sa tenue.
Archéologie d'une inquiétude collective
Les chapitres initiaux, États d’alerte et Clinique de l’incertitude, arpentent les lieux où se détectent les troubles. L’appartement du voisin, le commissariat de quartier, la rubrique des faits divers d’un quotidien des années 1930 qui décrit déjà “l’un des drames les plus singuliers” de son époque, ces vieillards ramassés dans la rue, sans mémoire ni identité. Bien avant le premier plan Alzheimer de 2001, la perte cognitive constitue un problème social. Les autrices exhument la fabrique des diagnostics ; les aliénistes du XIXe siècle, puis les psychiatres, bricolent entre démence sénile, artériosclérose cérébrale, psychose involutive, et les frontières fluctuent au gré des écoles, des institutions, des budgets. Le texte se garde du récit triomphal des progrès médicaux : voilà qui change de l’ordinaire du genre.
Devant la justice ouvre la partie centrale du livre. Les tribunaux, écrivent les autrices, deviennent “chambres d’enregistrement de la détresse des individus en perte d’autonomie et des violences parfois extrêmes qu’ils subissent.” Les pages consacrées aux femmes seules, ruinées, proies d’arnaques ou frappées par leurs proches, portent leur poids politique sans pathos. Le stigmate de la “vieille folle” traverse les époques avec obstination. Toujours trop nombreux ? et À part poursuivent l’enquête dans les hôpitaux psychiatriques, où les patients âgés forment une population jugée encombrante, reléguée dans des services de “défectologie”, renvoyée vers les hospices chaque fois que possible. Derrière le silence supposé des psychiatres se tenait, en réalité, un plaidoyer constant pour les placer ailleurs.
Ce que les familles portent
Le dernier mouvement du livre déplace le regard vers le domicile, et la révélation statistique surprend. En 1998, selon un rapport remis au Conseil économique et social, 85 % des personnes âgées atteintes de troubles mentaux vivent chez elles. L’institution, que l’on imagine souvent comme le destin massif de ces populations, demeure l’exception. Le travail du maintien à domicile pèse pour l’essentiel sur les femmes ; sœurs, filles, nièces, épouses, voisines, aides ménagères mal payées, jusqu’à Annie Ernaux écrivant sur sa mère, évoquée dès l’introduction. Depuis le XIXe siècle, montrent les autrices, l’État invoque la famille sans lui donner les moyens de tenir, et l’injonction qui pèse sur elle reste paradoxale : “ne pas trop s’effacer, mais ne pas trop s’impliquer non plus.”
La conclusion rassemble ces fils autour de Brigitte et Bernard, couple filmé par Juliette Brunet dans Jusqu’à ce que la mémoire nous sépare. Brigitte lance des noyaux depuis son balcon, achète sans payer, se perd dans le quartier ; la maladie d’Alzheimer, qui paraît désormais aller de soi au moment du diagnostic, occupe tout le paysage mental contemporain et relègue au second plan la vieille démence sénile. Derrien et Rossigneux-Méheust ne dissimulent pas l’impasse présente : l’action publique se concentre sur Alzheimer tandis que les EHPAD, critiqués y compris par leur personnel démuni, restent sans réponse pour celles et ceux qui vieillissent avec un trouble psychiatrique.
Dernières folies mobilise lettres, dossiers médicaux, jugements, presse et films pour donner forme à une histoire largement ignorée. Un livre qui regarde en face ce que nous préférons, souvent, détourner. On lira Dernières folies pour comprendre la vieillesse ; on le refermera en s’interrogeant sur la sienne.