Alain Cresciucci, Trois maîtres du cinéma modeste, Joseph H. Lewis, Don Siegel, Budd Boetticher, LettMotif, 28/01/2026, 370 pages, 27,90€.
Trois maîtres du cinéma modeste permet de visiter le cinéma étasunien à travers trois réalisateurs, Joseph H. Lewis, Don Siegel, Budd Boetticher, longtemps sous-considérés. De fait, le cinéma modeste fait référence aux maîtres de série B – et même C et D (mais pas Z, films complétement fauchés). Ce sont les cinéastes d’Hollywood aux films à petits budgets, cinéastes méconnus du grand public qui ne connait que les titres des films, certains étant pourtant de véritables pépites. Deux genres inhérents aux Minors, terme péjoratif désignant les petits studios spécialisés dans ces films B, émergent : le western et le film de gangsters. Alain Cresciucci, l’auteur, déjà chez LettMotif pour Le cinéma de Sam Peckinpah (2022), s’est intéressé à trois auteurs sur les dizaines qu’Hollywood engagea, j’avoue, pour ma part, être fan de Don Siegel et de Budd Boetticher.
Intégrer Don Siegel dans le cinéma modeste étonne – une rétrospective à la Cinémathèque française en 2020 l’a même classé dans la “Bande des Quatre” avec Aldric, Ray, Fuller – sauf si l’on retient la définition du cinéma modeste pour son petit budget à laquelle s’ajoute le rejet d’Hollywood. Bon nombre de ses films sont connus des cinéphiles : L’invasion des profanateurs de sépultures (1956), film culte de SF, L’ennemi public (1957) film noir avec Mickey Rooney inspiré, À bout portant (1964), film télé censuré pour sa violence avec Lee Marvin, John Cassavetes et Ronald Reagan. Sa rencontre avec Clint Eastwood le rend populaire avec Sierra torride (1970), western truculent avec Shirley MacLaine, Les proies, western torride avec le loup dans la bergerie, L’inspecteur Harry (1971), film violent qui suscite des controverses et quatre suites, et L’évadé d’Alcatraz (1979), un film carcéral. Il tourne son dernier western au titre symbolique, Le dernier de géants (1982) avec John Wayne.
Budd Boetticher entre dans le cinéma en 1951 comme scénariste d’un sujet qu’il connaît bien, la tauromachie, avec La dame et le toréador. Non conformiste (marié 22 jours avec Debra Paget), il signe ses films de noms différents : Oscar Boetticher, Oscar Boetticher Jr, Budd Boetticher. Il est connu pour ses westerns, dont Le traitre du Texas (1952) avec Robert Ryan, Sept hommes à abattre (1956), chef-d’œuvre du western qui génére sept films avec l’acteur Randolph Scott (inséparable de Stardust, son palomino foncé à la crinière et à la queue blonde et à la liste blanche et aux balzanes blanches), La chevauchée de la vengeance (1959) avec le jeune James Coburn, Qui tire le premier ? (1969) avec Audie Murphie, conte philosophique. Boetticher est aussi auteur de bons films noirs : Fuite dans la brume (1945) avec Otto Kruger et Nina Foch, L’antre de la folie (1948), Le tueur s’est évadé (1956), La chute d’un caïd (1960). Il finit avec Arruza (1972), biopic à l’éphémère carrière commerciale sur le matador Carlos Arruza, et My Kingdom for (a Horse) (1986), testament tauromachique qui fait la joie des festivals et rétrospectives. Boetticher apparait pour la dernière fois au cinéma en juge Nizetitch dans Tequila Sunrise de Robert Towne en 1988.
Des trois, Joseph H. Lewis est le seul maître du cinéma modeste pur et dur. Stakhanoviste de la pellicule, il tourne plus de quarante films, surtout de soixante à soixante-dix minutes, un critère économique des films de série B qui passent en double avec un film classique. Son genre de prédilection est le film noir auquel il donne des chefs d’oeuvre : Le calvaire de Julia Ross (1945), film tourné en douze jours, autre critère financier des film B vite réalisés, avec Nina Foch, Une nuit de terreur (1946), ovni policier, La dame sans passeport (1950) avec Hedy Lamarr, Le démon des armes (1950), film à la Bonnie and Clyde, et le remarquable Association criminelle (1955), film de gangsters fous, avec Lee Van Cleef et Jean Wallace qui ajoute une touche de sexualité à la violence traversant le film. L’auteur s’est aussi essayé au western : Courage de Cow-Boy et Le Cow-Boy chantant (1937), La mine d’argent et Le courrier du Texas (1940), Ville sans loi (1955) avec Randolph Scott. Dans les années 1960, fort de son savoir-faire, il se tourne vers la télévision dans des séries à succès : The Rifleman, Bonanza, The Big Valley, Gunsmoke.
Lewis, Don Siegel, Boetticher, font partie des cohortes de réalisateurs de films modestes dits de série B. Lewis, le plus accommodant, quitta le cinéma pour la télévision, Boetticher, le plus à l’aise dans les grands espaces, aimait le contact des acteurs et surtout celui des actrices, Don Siegel, le plus ambitieux, crut toujours en ses qualités professionnelles, travaillant dur pour obtenir le rang de réalisateur-producteur qu’il aimait exhiber dans le générique de ses films. Mais ces auteurs, aussi modestes, ne sont-ils pas des réalisateurs cultes ? Le cultisme défend des productions allant de la bande fauchée à la provocation outrancière (horreur, péplum, érotisme…). Ces auteurs se rangent dans les Cult Movies, films spéciaux et chéris du public. Chacun a son film culte : Association criminelle pour Lewis, L’invasion des profanateurs de sépulture pour Don Siegel, Sept hommes à abattre pour Boetticher. Cet ouvrage, dense et fouillé, est une mine quasi inépuisable de pépites filmiques à découvrir. Qui plus est, il est le premier en français sur chacun de ces trois auteurs, trois raisons de l’acheter.