Arnaud Kalika, Sécurité, le métier du futur, Les Éditions du Cerf, 26/03/26, 192 pages, 18€
Danseuse du patron, marionnette de salon, parachute doré : derrière ces caricatures se tient le directeur de la sécurité d’entreprise. Arnaud Kalika l’arrache aux étiquettes et le filme à l’œuvre, dans la pièce verrouillée d’un hôtel mexicain ou sur le parvis de la Défense où un ancien sous-officier passé par la DGSE feint d’être fumeur pour pirater une tour du CAC40. Sécurité, le métier du futur, paru aux Éditions du Cerf, livre une plongée méthodique et passionnante dans cette fonction longtemps reléguée à l’ombre des organigrammes.
L’auteur a une biographie qui éclaire son projet ; spécialiste du système russe (L’Empire aliéné, le système du pouvoir russe, CNRS Éditions, 2008), Arnaud Kalika écrit en connaisseur des coulisses où la stratégie d’entreprise rencontre la géopolitique. Son essai dissèque, à hauteur d’homme, ce qu’il appelle dans son introduction “un métier encore en gestation”. Le pari tient à une succession de cas d’espèce, répartis sur dix chapitres, plutôt qu’à toute construction théorique de la fonction.
Le livre s’ouvre sur une scène d’effraction douce. Monsieur V, ancien sous-officier d’un régiment alpin ayant passé trente-cinq ans à la DGSE, doit s’introduire dans la tour d’une société du CAC40, brancher un ordinateur sur une prise réseau et repartir avec du renseignement stratégique. Le commanditaire ? Le directeur de la sécurité lui-même, qui teste ses propres dispositifs. Arnaud Kalika privilégie ce procédé d’écriture : une mise en scène à clé, où chaque personnage ressemble à une silhouette familière des comités exécutifs sans qu’on puisse l’identifier. Le procédé fonctionne ; il transforme la sociologie professionnelle en théâtre.
Au fil des chapitres, l’auteur déplie la cartographie des risques contemporains. La géopolitique d’abord, “obligation de moyens” imposée par “l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, et l’ordre mondial établi en 1945 avec elle”. Le cyber ensuite, angle mort des P.-D.G. qui s’accrochent au mythe du “cela n’arrive qu’aux autres” : un test de pénétration confié à d’anciens des services spéciaux suffit, en quelques heures, à mettre à nu la passoire numérique d’une entreprise de huit cents salariés. Viennent l’intégrité des affaires, mesurée à l’aune d’une commission brésilienne opportuniste ; la contre-ingérence économique, traquée jusque dans les Alpes du Sud où une PME de piles à combustibles devient la cible d’un géant américain ; la due diligence (enquête de vérification) sur les recrutements, où un CV maquillé bute sur les fourches caudines du DS (Directeur de la sécurité). La crise du Covid-19 révèle un DS qui s’improvise psychologue. Les Jeux Olympiques de Paris 2024 scellent la coopération entre acteurs publics et privés. Le 13 novembre 2015 surgit aussi, chronique d’un afterwork rattrapé par le Bataclan voisin.
L’auteur prend parti. Sa voix porte une éthique de la fonction, jusqu’à la déclaration : le DS qu’il décrit, en dernier ressort, est un homme de fidélité absolue à son P.-D.G., sauf lorsque l’intérêt national se dresse contre celui du dirigeant ; alors le cordon ombilical se rompt. Cette vision sacrificielle, héritée d’une culture régalienne (armées, police, gendarmerie, services secrets), assume sa singularité. Arnaud Kalika oppose à la transhumance des cadres dirigeants la figure du serviteur durable, cet ancien policier mexicain rangé parmi les “intouchables de la corporation”, dont on dit qu’il “ne mange pas de ce pain-là”. La formule est crue ; elle revendique une cohérence morale alors que le saut d’entreprise en entreprise tient lieu d’élan vital. L’auteur lui-même soulève la zone grise : la fonction peut disposer d’un pouvoir juridiquement exorbitant dans certaines délégations, et son intervention dans les recrutements, lorsqu’un drapeau rouge clôt une candidature, rappelle combien la sécurité mord désormais sur les autres fonctions de l’entreprise.
L’écriture épouse cette franchise. Phrases nettes, vocabulaire opérationnel : “graisser la patte”, “blanchir techniquement”, “piscine” pour la DGSE. L’anecdote dialoguée revient à chaque chapitre. Arnaud Kalika déploie, scène après scène, un carnet d’opérations vif et tendu où la rigueur documentaire rejoint un art du récit confirmé ; chaque cas avance la démonstration et tient l’attention en éveil. Le ton oscille avec aplomb entre rapport interne et voix d’auteur, gardant le nerf d’une parole qui veut être entendue.
Sécurité, le métier du futur arrive au moment où la fonction prend rang dans les comités exécutifs. Le siècle a tranché : la guerre est revenue au centre des relations internationales, la frontière entre la paix et le conflit se brouille, et l’entreprise se découvre acteur géopolitique malgré elle. Le titre nomme un futur ; le livre l’écrit au présent. À qui veut entrer dans la pièce où se joue désormais l’avenir des grandes entreprises, Arnaud Kalika tend la clé.