Ils en avaient fait leur parangon de la liberté d’expression. Boualem Sansal vient de leur rendre l’étendard et de prendre le large. De cette défection silencieuse, après l’éviction d’Olivier Nora, l’empire Bolloré ne se relèvera pas sans ecchymoses.
Boualem Sansal annonce son départ. L’homme qui a passé près d’un an dans les geôles d’Alger, l’écrivain dont toute l’œuvre – de Le Village de l’Allemand à 2084 – n’a cessé d’être un cri universaliste contre les totalitarismes, vient d’annoncer à TF1 : « La France, c’est fini pour moi. Il me reste quelques mois à tirer dans ce pays. Puis, je me tire ». Mesurons combien cette phrase contient de gravité dans la bouche d’un académicien que la République a naturalisé, accueilli, défendu. Si l’auteur de 2084 annonce son départ, ce n’est pas la France qu’il quitte : c’est un certain climat français, une atmosphère, une odeur de meute. Et cette odeur, disons-le, c’est celle d’une extrême droite qui, depuis plusieurs années, l’a enrôlé malgré lui comme son parangon et qui, sans nul doute, l’abandonnera à la première phrase discordante.
La fabrique d'un parangon
Pendant des mois, la galaxie réactionnaire a brandi son nom comme un étendard. Les chaînes d’information continue, les éditorialistes de l’empire médiatique que l’on connaît en ont fait l’icône obligée de « la liberté d’expression menacée », à condition toutefois que cette liberté serve leur récit : l’islam contre l’Occident, l’Algérie contre la France, les minorités contre la nation. On n’a pas défendu Sansal parce qu’il est un grand écrivain ; on a défendu en lui ce qu’on voulait y lire. L’homme, lucide, confie à l’AFP refuser désormais « d’être instrumentalisé politiquement » et craindre « une cabale » dès lors qu’il ne dira plus ce que l’on attend de lui. Voilà le piège qui se referme toujours sur les écrivains captés : on vous acclame tant que vous servez, on vous lapide dès que vous déviez. Michel Houellebecq en offre l’illustration la plus vivante : longtemps cultivé par l’ultradroite journalistique et littéraire qui l’a escorté jusqu’aux marches du pouvoir médiatique, il se voit, à chaque écart de la ligne, ses prises de position sur Israël, son retrait occasionnel des plateaux, aussitôt rappelé à l’ordre, morigéné, parfois débiné par les mêmes qui l’avaient porté au pinacle. Le mécanisme se joue sous nos yeux, en temps réel : preuve qu’il ne s’agit pas d’un vieux souvenir de la Collaboration, mais d’une loi active de la capture littéraire contemporaine.
Pièce à conviction : la une du JDD, 12 avril 2026
Qu’on ne vienne pas nous dire que ce piège est une abstraction. Le 12 avril 2026, le JDD de Geoffroy Lejeune, fleuron éditorial de l’empire Bolloré, scellait en pleine une l’attelage le plus parlant de la saison : Boualem Sansal, à peine sorti des geôles d’Alger, marié au regard du kiosque à Philippe de Villiers, théoricien vieillissant du « populicide » et du « génocide par substitution ». Titre de couverture : « Notre pays est au bord de l’abîme ». Peu importait que Sansal, en page intérieure, désamorce patiemment les formules les plus explosives de son interlocuteur, refuse le mot « populicide », rappelle que « les Français ne haïssent pas la France, bien au contraire » : la une, elle, parlait pour lui. Et c’est la une qu’on retient, qu’on relaie, qu’on tweete, qu’on brandit. On ne capture pas un écrivain en lui faisant dire ce qu’on veut ; on le capture en l’exposant, souriant, dans un cadre où ce qu’il ne dit pas sera lu à la place de ce qu’il dit.
De la nuit à la meute
En 1932, Louis-Ferdinand Céline publiait Voyage au bout de la nuit, livre-torche qui disait l’homme face aux ténèbres du siècle, à la guerre, aux foules, à l’absurde. Près d’un siècle plus tard, un autre voyage commence, non plus au bout de la nuit, mais au bout de la meute. Car c’est bien de cela qu’il s’agit aujourd’hui : une France où les hordes médiatiques ont remplacé les ténèbres céliniennes, où la chasse en bande tient lieu de débat, où l’on ne pense plus, on aboie en cadence. Boualem Sansal, à sa façon, accomplit ce voyage-là : il va au bout de la meute qu’on a lâchée autour de lui, il en mesure la gueule et les crocs, et il décide de ne pas attendre qu’elle se referme. S’il réalise effectivement ce qu’il a annoncé, il part à temps, lucide et intact, parce qu’il reconnaît l’air qu’il respire.
Ce que sent la France de 2026
Car la France de 2026 sent l’extrême droite à plein nez. On la sent dans la concentration inouïe de ses médias aux mains d’un seul homme d’affaires, dans l’alignement des plateaux qui scandent chaque soir la même liturgie identitaire, dans cette industrie de la polémique qui recrute ses « écrivains de combat » comme on enrôle des mercenaires. On la sent dans la banalisation d’un vocabulaire – « grand remplacement », « ensauvagement », « décivilisation » – qui, voilà vingt ans, aurait fait bondir une rédaction, et qui aujourd’hui ponctue les matinales. Sansal, qui a connu les régimes de pensée unique et en a payé le prix dans sa chair, sait identifier mieux que personne le moment où une atmosphère bascule. Il part parce qu’il ne veut pas être la statue d’un combat qui n’est pas le sien. Sansal ne l’ignore pas : ce n’est pas seulement de droite que sont venues les attaques. Dans une interview au Figaro du 24 avril, il évoque lui-même « une poignée d’oligarques de la pensée », cette frange de l’intelligentsia qui, au nom d’une vigilance antifasciste légitime, a fini par lui reprocher ses fréquentations davantage que ses livres. Qu’on puisse désapprouver ses choix éditoriaux sans nier son œuvre, c’est une distinction que la polémique française, dans sa brutalité habituelle, n’a pas su faire. Et c’est précisément cette brutalité-là qui a fini de le convaincre que l’air était irrespirable.
Une gifle à la bollosphère
C’est en cela que son départ est une gifle d’une violence historique considérable. Elle signifie que le prestige littéraire ne s’achète pas, qu’un écrivain demeure libre de déserter une scène devenue infréquentable, et qu’aucun empire médiatique, si tentaculaire soit-il, ne peut contraindre à demeurer la conscience qu’il prétend avoir acquise. Les capteurs de plumes s’en tirent toujours ; ce sont les écrivains qui restent seuls, face à leur œuvre.
Reste une question que personne ne pose encore, et qui mérite d’être posée : que va devenir le livre ? Car Boualem Sansal a écrit, en prison ou juste après, le récit de sa détention : ces pages qu’il décrit lui-même comme une tentative de « se réapproprier la légende », de désigner les bourreaux qui « prospèrent dans l’anonymat », d’éclairer « ce qu’est une justice aux ordres, un pouvoir sans contrepoids, la peur quand elle s’installe dans la langue ». Ce livre doit paraître chez Grasset, – la maison que Bolloré vient de reprendre en main en limogeant Olivier Nora. L’écrivain qui y dénonce un « monde inversé où la vérité dérange, où la justice inquiète, où la liberté fait peur » sera donc publié par l’empire de celui-là même qu’il accuse d’avoir fabriqué sa légende sans lui. L’ironie est vertigineuse : Sansal part, mais son livre, lui, restera entre les mains de la bollosphère. À moins que ce départ ne soit aussi, silencieusement, une façon de dire que cette histoire-là – la vraie, la sienne – n’appartient décidément à personne d’autre qu’à lui…