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Ulysse, le Messie qui revient trop tard

Ce que le retour d’un roi absent dit de nos attentes contemporaines

Ulysse revient. C’est étrange de l’écrire ainsi, comme s’il n’était jamais vraiment parti. Certains mythes ne reviennent jamais seuls : ils reviennent chargés de l’époque qui les rappelle, de ses angoisses, de ses fatigues, de ses promesses inavouées. En juillet 2026, Christopher Nolan portera L’Odyssée sur les écrans. L’événement est déjà annoncé comme un moment cinématographique majeur : Universal France présente le film comme la première mise en images de la saga homérique en IMAX, avec une sortie française prévue le 15 juillet 2026, tandis que le site officiel américain annonce une sortie le 17 juillet 2026. Le détail des calendriers importe moins que le geste culturel : l’un des cinéastes les plus attendus de notre époque revient à l’un des plus anciens récits occidentaux du retour.

Ce n’est pas un hasard si Ulysse revient maintenant. La formule est peut-être un peu trop commode car rien ne revient jamais au bon moment avec une telle évidence. Mais il est difficile de ne pas entendre, dans cette résurgence d’Ulysse, quelque chose de notre fatigue contemporaine. Notre époque voyage beaucoup, mais elle ne sait plus toujours revenir. Elle connaît les déplacements, les exils, les migrations, les séparations, les départs contraints, les foyers recomposés, les langues perdues ou déplacées, les maisons que l’on retrouve trop tard. Nous partons, parfois sans l’avoir voulu ; nous changeons de ville, de pays, d’écran, de rythme, de visage social. Mais revenir, vraiment revenir, demeure une autre affaire. Car le retour ne consiste jamais seulement à retrouver un lieu mais il oblige à découvrir que ce lieu a continué sans nous, et que celui qui revient n’est plus celui qui était parti.

Ulysse n’est donc pas seulement le héros du voyage. Il est celui qu’on attend pour que le monde redevienne habitable. À Ithaque, son absence n’a pas laissé seulement une épouse triste et un fils sans père. Elle a désorganisé la maison, livré le palais aux prétendants, menacé l’avenir de Télémaque, suspendu la loi. Ulysse est attendu comme celui dont le retour pourrait remettre les places en ordre. En ce sens, il n’est évidemment pas un messie au sens religieux du terme ; mais son retour fonctionne, pour Ithaque, comme une attente messianique. L’absent est investi d’une puissance de restauration. On attend de lui qu’il sauve la maison, qu’il chasse les usurpateurs, qu’il rende au fils une filiation, à l’épouse une reconnaissance et au palais une verticalité.

Le trouble commence ici : ce messie revient trop tard pour que la maison soit encore intacte. Pénélope a vieilli dans l’attente, Télémaque a grandi dans le manque du père, les prétendants ont occupé l’espace abandonné. Et Ulysse lui-même revient altéré, vieilli, chargé de guerre, de ruses, de naufrages, de voix entendues en mer. Le retour n’efface pas l’absence. Parfois même, il l’aggrave un instant : il oblige à voir ce que l’absence avait pudiquement laissé dans le vague.

Ithaque, ou la maison qui attend son sauveur

Il y a dans L’Odyssée une évidence que l’habitude scolaire a parfois rendue trop lisse : Ulysse ne rentre pas d’un voyage d’agrément. Il revient d’une guerre. Avant les îles, les monstres, Circé, Calypso et les Sirènes, il y eut Troie, la violence, l’incendie, les corps, la ruse du cheval, le monde des hommes livrés à la destruction. Le retour d’Ulysse est donc moins le retour d’un survivant que celui d’un non-mort : un homme arraché à la disparition, mais pas encore rendu pleinement au monde des vivants. Il ne revient pas auréolé d’une innocence héroïque, mais traversé par ce qu’il a dû faire pour survivre.

Il faudrait même aller plus loin : Ulysse n’est pas un pur réparateur. Il revient avec sa part d’ombre. Il a menti, trompé, calculé, rusé, parfois survécu au prix des autres. Sa grandeur n’est pas d’être moralement limpide. Elle tient plutôt à ceci : il revient sans pouvoir redevenir innocent. C’est ce qui le rend moins décoratif, moins utilisable comme statue. Il n’est pas le héros propre d’une fable de restauration ; il est l’homme chargé, cabossé, dont le retour oblige la maison à reconnaître que le salut lui-même peut arriver avec de la boue sous les pieds.

C’est ce que le film The Return, réalisé par Uberto Pasolini avec Ralph Fiennes et Juliette Binoche, avait déjà pressenti dans une forme dépouillée. Sorti en France le 18 juin 2025, il reprend la seconde moitié de L’Odyssée et se concentre sur le retour à Ithaque après vingt ans d’absence. Pasolini n’y cherche pas d’abord le merveilleux épique, mais la fatigue du retour, la densité charnelle de l’après-coup, l’épreuve d’un homme qui revient auprès des siens sans pouvoir rendre les années perdues.

Nolan, lui, semble appelé à redonner au mythe son ampleur monumentale. L’IMAX, le grand récit visuel, la promise d’un spectacle mondial vont replacer Ulysse au centre de l’imaginaire collectif. Entre la sobriété de Pasolini et l’attente spectaculaire autour de Nolan, une même question insiste : que peut encore réparer un retour ?

À Ithaque, la maison n’est pas seulement un lieu privé. Elle est un ordre symbolique. Les prétendants ne sont pas de simples rivaux amoureux ; ils consomment les biens, menacent la transmission, occupent la place laissée vide par le roi. L’absence d’Ulysse a ouvert une scène de prédation. Son retour devra donc être aussi un jugement. Il revient pour reconnaître, éprouver, trancher, restaurer. Mais cette restauration n’a rien d’apaisé, son retour du sauveur domestique porte avec lui une violence, parce que le désordre a eu le temps de s’installer.

Le messie que l’on attend ne revient presque jamais comme on l’avait imaginé. Ulysse revient déguisé en mendiant, sous une apparence de pauvreté, de vulnérabilité, presque d’indignité. Le sauveur attendu arrive méconnaissable. Il ne revient pas dans la gloire, il revient par le bas. Avant de restaurer l’ordre, il doit éprouver le monde qu’il retrouve. Avant d’être reconnu, il doit traverser le regard de ceux qui ont vécu sans lui.

Cela nous concerne plus qu’il n’y paraît. Ceux que nous attendons pour nous sauver ne reviennent presque jamais dans la forme espérée. Un père absent, un amour perdu, un pays quitté, une reconnaissance sociale, une promesse politique, une réponse longtemps attendue : tout cela arrive souvent autrement, ou trop tard, ou pas du tout. Nous plaçons dans certains retours une puissance de réparation qu’aucun retour réel ne peut entièrement soutenir. Ulysse revient, mais son retour ne rend pas les vingt années d’absence.

Pénélope, ou le temps défait chaque nuit

On parle souvent d’Ulysse comme du grand voyageur. C’est juste, mais incomplet. Pénélope accomplit, elle aussi, une traversée considérable. Elle ne traverse pas la mer, elle traverse le temps. Elle ne rencontre ni Cyclope ni Sirènes, mais elle affronte une autre forme de monstre : l’attente lorsqu’elle devient insupportable, l’attente lorsqu’elle n’a plus de preuve, l’attente lorsque le monde autour d’elle voudrait conclure que celui qui manque ne reviendra pas.

Son geste est célèbre : elle tisse le jour, défait la nuit, recommence le lendemain. Dans L’Odyssée, Pénélope ne tisse pas une robe de mariée, mais un linceul destiné à Laërte, le père d’Ulysse. Ce détail est essentiel. Elle travaille autour de la mort pour retarder le moment où elle devra céder aux prétendants. Le linceul du vieil homme devient donc, par l’achèvement qu’il annonce, le seuil de son propre remariage forcé. Il n’est pas sa robe de mariée au sens littéral, mais il en devient la condition symbolique. Si la toile s’achève, le temps reprend ses droits contre elle. Si elle termine le linceul, elle devra entrer dans un autre ordre.

C’est pourquoi son geste est si puissant. Pénélope ne se contente pas d’attendre. Elle travaille le temps. Elle ne peut pas faire revenir Ulysse, mais elle peut empêcher le monde de déclarer son absence définitive. Chaque jour, elle donne aux prétendants l’apparence d’une progression ; chaque nuit, elle défait cette progression pour maintenir ouverte la possibilité du retour. Le tissage n’est pas seulement une ruse domestique. C’est une politique du délai, une manière de tenir le monde en suspens.

Nous sommes peut-être, aujourd’hui, plus proches de Pénélope que d’Ulysse. Non parce que nous serions héroïquement fidèles, ni parce que nos écrans auraient la noblesse d’un métier à tisser. La comparaison serait trop facile, presque indécente. Mais quelque chose insiste pourtant. Nous aussi, nous tissons et défaisons. Nous ouvrons nos téléphones, parfois sans même savoir ce que nous venions y chercher : un message, une preuve, une consolation minuscule, un petit choc, un signe que le monde ne nous a pas oubliés. Nous regardons, nous likons, nous lisons, nous faisons défiler des visages, des catastrophes, des conseils, des indignations, des corps bien éclairés, des cuisines trop propres, des vies qui semblent avoir trouvé leur angle. Puis nous fermons l’écran. Le lendemain, nous recommençons.

Le fil, aujourd’hui, a pris la forme du flux. La toile ne se défait plus seulement dans la nuit : elle s’allume dans la paume, bleutée, nerveuse, interminable. Et dans cette répétition, quelque chose de l’attente demeure : l’espérance immobile qu’un événement surgisse enfin.

Il ne faut pas réduire Pénélope à une métaphore des réseaux sociaux. Son attente est orientée par une fidélité, tandis que la nôtre se disperse souvent dans des sollicitations qui capturent notre attention sans toujours lui donner une forme. Mais le geste se répond étrangement. À peine l’écran fermé, nous découvrons parfois que le temps a filé très vite. Nous voulions seulement regarder un instant, répondre à quelques messages, lire deux ou trois choses, nous distraire d’un ennui ou d’une angoisse ; puis la nuit est là. Nous voudrions rattraper ce temps, mais le temps, comme le tissu, n’est pas élastique. Il ne se laisse pas reprendre à l’identique.

Nous recommençons pourtant. Non parce que nous croyons vraiment que demain sera pareil, mais parce qu’une part de nous espère que demain sera enfin différent. Non pas le lendemain comme simple répétition d’hier, mais le véritable demain : celui de la surprise, du signe, du message, de la rupture, de la rencontre, de l’événement qui viendrait interrompre le cycle. Pénélope défait sa toile pour empêcher le monde de conclure. Nous faisons parfois défiler le monde pour différer une autre conclusion : celle de notre solitude, de notre ennui, de notre désir mal adressé. Le parallèle a ses limites, bien sûr. Pénélope attend quelqu’un ; nous attendons souvent que quelque chose advienne. Mais c’est peut-être précisément là que notre époque se révèle : elle a conservé l’intensité de l’attente en perdant parfois la figure de celui ou de ce qui est attendu.

Les Sirènes contemporaines et l’enchantement des reels

Pendant que Pénélope défait le temps, Ulysse affronte le chant. Sur la route du retour, Circé l’avertit du danger des Sirènes. Leurs voix attirent les hommes et les conduisent à leur perte. Les compagnons devront se boucher les oreilles avec de la cire. Ulysse, lui, demande autre chose : il veut entendre. Il ordonne qu’on l’attache au mât du navire et que personne ne le détache, même s’il supplie, même s’il menace, même s’il donne l’ordre inverse lorsque le chant l’aura saisi.

Cette scène est l’une des plus puissantes de toute la littérature occidentale, parce qu’elle ne raconte pas simplement la victoire de la volonté. Elle raconte plutôt la méfiance d’un homme envers sa propre volonté. Ulysse ne dit pas : je serai plus fort que les Sirènes. Il dit : je sais que je pourrais ne pas l’être, alors attachez-moi avant que je ne devienne celui qui vous demandera de le libérer. Sa ruse la plus profonde n’est pas de tromper les monstres, mais d’anticiper sa propre division.

Le mât du navire devient alors une figure du cadre. Il ne supprime pas le chant, il ne protège pas Ulysse de l’expérience, mais il empêche l’expérience de devenir mortelle. Il permet d’entendre sans obéir. C’est d’une grande finesse clinique. Certaines voix, certains désirs, certaines images, certaines promesses ne peuvent être traversés qu’à condition qu’un cadre tienne lorsque le sujet ne tient plus.

Mais ce cadre n’est pas seulement une limite extérieure. Il n’est pas une corde posée sur le corps pour empêcher le désir de faire naufrage. Il devient, lorsqu’il a été éprouvé, attaqué, parfois défié, une sorte d’appui interne. Dans une cure, cela se voit dans de petites choses. Une séance déplacée trois fois, un retard qui insiste, une enveloppe oubliée, un silence accusateur au moment de partir. Le cadre inquiète, irrite, contraint. On le teste moins par théorie que par nécessité obscure : est-ce que cela tient, ici, si je pousse un peu ? Est-ce que cela disparaît si je manque ? Est-ce que cela punit si je reviens ?

Puis, peu à peu, lorsque le cadre ne répond ni par la vengeance ni par l’abandon, quelque chose s’apaise. Le sujet ne s’y soumet pas seulement ; il commence à s’y adosser. C’est alors que la régression peut avoir lieu sans devenir effondrement. La parole descend plus bas, le corps se défend un peu moins, certains affects anciens remontent avec leur force première. Ce qui était tenu à distance par l’ironie, l’agitation, la maîtrise ou la coupure peut enfin apparaître sans tout emporter. Le patient accepte d’entendre ce qu’il ne pouvait jusque-là qu’éviter, recouvrir ou dissocier. Il ne se bouche plus les oreilles, non parce qu’il serait devenu invincible, mais parce qu’il sent que le bateau tient. Il y a un mât, une coque, un rythme, une présence, une parole donnée avant la capture. Il y a quelque chose qui continue de porter, même lorsque le chant appelle ailleurs.

Ulysse ne demande pas à être épargné par les Sirènes. Il organise les conditions pour les entendre sans leur appartenir. Toute la subtilité est là : le cadre ne protège pas de l’inconscient ; il protège la possibilité d’y descendre. Il ne nie ni la mer, ni le danger, ni l’enchantement. Il offre au sujet une tenue provisoire, assez ferme pour qu’il puisse traverser ce qui, sans elle, l’arracherait à lui-même.

Nos Sirènes contemporaines n’ont plus besoin de rochers. Elles vivent dans les notifications, les reels, les boucles courtes des vidéos, les visages qui passent trop vite, les influenceurs qui vendent des vies plus belles, plus réglées, plus désirables, plus intenses que la nôtre. Elles chantent par fragments. Elles ne nous donnent pas nécessairement : viens mourir. Elles disent plus doucement : reste encore un peu, regarde encore une vidéo, puis une autre, compare encore, espère encore, laisse-toi glisser dans un flux qui semble savoir avant toi ce qui pourrait te retenir.

Les réseaux sociaux ne sont pas des monstres en eux-mêmes. Ils sont aussi des espaces de lien, de création, d’information, parfois même de consolation. Au fond, leur puissance d’enchantement tient à une promesse très proche de celle des Sirènes : ils semblent nous connaître par notre faille. Une image appelle une autre image, une indignation appelle une autre indignation, un corps appelle une comparaison, une phrase promet une révélation et un visage promet une intimité sans présence. Et peu à peu, nous ne savons plus très bien si nous regardons le flux ou si le flux nous regarde.

Notre roi, face aux Sirènes, ne choisit pas la surdité totale. Il ne se bouche pas les oreilles comme ses compagnons. Il veut entendre ce qui tue les hommes. Mais il accepte d’être attaché. Cette nuance est essentielle. La question n’est pas de condamner tout enchantement, ni de se retirer du monde, ni de prétendre vivre hors des images. La question est de savoir à quoi nous sommes attachés lorsque nous entrons dans le flux. Quel mât nous tient ? Quelle parole donnée avant la capture nous permet de ne pas confondre désir et disparition ?

Le retour clandestin et la cicatrice

Le propre du messie d’Ithaque est de revenir là où on ne l’attend plus, et surtout sous une forme que l’attente ne reconnaît pas immédiatement. Ulysse ne revient pas triomphant. Il revient déguisé, vieilli, pauvre d’apparence, presque effacé. Celui que l’on attendait pour sauver la maison entre dans la maison comme un étranger. C’est peut-être une vérité profonde du retour : on ne revient jamais directement à sa place. Il faut d’abord éprouver que cette place existe encore.

Dans beaucoup de sociétés, celui qui revient de la guerre, de l’exil ou de l’initiation ne reprend pas simplement sa place. Il doit être reconnu, parfois purifié, parfois renommé. Le retour n’est pas un déplacement inverse ; c’est un rite. Il faut que le groupe accepte que celui qui revient soit à la fois le même et un autre. Ulysse, sous ses haillons, impose précisément cette épreuve à Ithaque : sa maison saura-t-elle reconnaître un homme qui ne ressemble plus à son image ?

Ulysse n’est pas reconnu par une image héroïque. Il est reconnu par des signes. Il y aura l’arc, que lui seul peut tendre. Il y aura le secret du lit conjugal, taillé dans un olivier enraciné, qui dit que la maison tient à une racine impossible à déplacer. Il y aura surtout la cicatrice, cette marque ancienne que reconnaît Euryclée lorsqu’elle lave les pieds du mendiant. La reconnaissance ne passe pas par la splendeur du retour, mais par la trace d’une blessure.

La cicatrice est décisive. Elle dit que l’exil n’a pas été effacé. Elle rappelle que celui qui revient n’est pas indemne. On reconnaît Ulysse non parce qu’il serait resté intact, mais parce qu’il porte une marque : Le héros n’est pas lisse, le père n’est pas idéal, le roi n’est pas pur. Le messie domestique revient vieux, fatigué, traversé par ce qu’il a vu, peut-être moins glorieux que l’image que l’attente avait fabriquée. Mais il revient, et parfois, dans les familles comme dans les peuples, le retour de l’axe ne prend pas la forme d’une grandeur éclatante ; il prend la forme d’une présence enfin revenue, blessée, imparfaite, mais capable de remettre un peu d’ordre dans ce qui s’était défait.

C’est ici que la figure paternelle d’Ulysse devient importante. Il n’est pas seulement l’époux attendu par Pénélope mais il est aussi le père manquant de Télémaque. Son absence a laissé le fils grandir dans une maison sans autorité claire, entouré d’hommes qui occupent l’espace sans lui transmettre de loi. Le retour d’Ulysse n’est pas seulement conjugal ; il est filial. Il permet à Télémaque de ne plus être seulement le fils d’un absent, mais le fils d’un homme revenu, c’est-à-dire d’un homme à la fois réel et décevant, puissant et marqué, nécessaire et tardif.

Il faut ici éviter toute nostalgie autoritaire du père. Ulysse ne remet pas l’ordre parce qu’il serait une figure parfaite. Il le remet précisément parce qu’il revient comme un père désidéalisé. La fonction paternelle n’est pas la toute-puissance. Elle est ce qui introduit une limite, une inscription, une possibilité de différencier les places. Or Ithaque, sans Ulysse, est devenue un espace où les places se confondent : les prétendants consomment ce qui ne leur appartient pas, pressent une femme qui ne les choisit pas, menacent un fils qui n’a pas encore reçu son héritage. Le retour du père ne répare pas tout, mais il interrompt la prédation.

Que peut encore réparer un retour ?

Le retour d’Ulysse n’est donc pas une résolution paisible. Il ne rend pas les années. Télémaque ne redeviendra pas l’enfant qu’il aurait pu être auprès d’un père présent. Pénélope ne récupérera pas ses nuits d’angoisse, ni cette part d’elle-même qui a dû négocier chaque jour avec l’insistance des hommes. Ulysse, lui non plus, ne revient pas à lui-même comme s’il n’avait jamais traversé la guerre, la mer, les îles, les morts. Le retour ne supprime pas l’exil. Il en est la seconde épreuve.

C’est peut-être pour cela que L’Odyssée nous travaille encore. Elle ne raconte pas seulement le désir de rentrer chez soi. Elle déconstruit l’illusion selon laquelle le retour réparerait tout. Revenir, c’est découvrir que la maison a changé, que l’attente a travaillé les corps, que le temps a fait son œuvre et finalement que l’image du retour était plus simple que le retour lui-même. Mais revenir, c’est aussi refuser que l’absence ait le dernier mot. Ulysse ne sauve pas Ithaque en effaçant le passé. Il la sauve, si l’on peut dire, en rendant de nouveau possible une histoire commune.

Nous vivons dans une époque où beaucoup d’Ithaque sont devenues incertaines. Pour certains, il s’agit d’un pays quitté, une langue qui ne revient qu’avec les morts, une maison vendue, un quartier transformé, une famille dispersée. Pour d’autres, c’est plutôt un état intérieur : l’enfance, la paix, la croyance dans une continuité, la sensation d’avoir une place. Parfois, le retour réel est impossible. Il ne reste qu’un retour symbolique : une odeur, une recette, un récit, une prière, un vêtement, une phrase ancienne, une chanson, un mythe qui donne forme à ce que l’on croyait seulement personnel.

Peut-être est-ce cela qui rend le mythe si difficile à quitter : chacun y reconnaît une Ithaque qu’il ne nomme pas volontiers. Une maison réelle, un visage, une langue, une époque de soi. Quelque chose que l’on attend encore, tout en sachant que son retour ne ressemblera pas à ce qu’on avait imaginé.

Si Ulysse revient aujourd’hui au cinéma, ce n’est peut-être pas pour nous apprendre à partir. Nous savons déjà partir, parfois trop bien. Il revient pour nous rappeler que le plus difficile est de revenir sans croire que le retour effacera l’exil. Il revient comme un messie fragile, un roi blessé, un père fatigué, un homme attendu au-delà de ses forces. Il revient trop tard pour que l’attente n’ait rien détruit, mais assez tôt pour que quelque chose puisse encore être reconnu.

Et nous, pendant ce temps, nous sommes Pénélope. Nous tissons et défaisons nos journées dans le flux. Nous consultons nos écrans comme on interroge un horizon. Nous attendons un signe, un message, une apparition, une rupture de la répétition. Les Sirènes chantent dans nos poches, dans les reels, dans les vies des autres, dans les promesses d’une intensité toujours disponible.

Le vieux mythe nous laisse peut-être avec cette question simple, presque brutal : qu’attendons-nous pour que le monde redevienne habitable ? Un retour, un père, une maison, un signe, un cadre, une parole, une limite ? Ou bien la fin d’un enchantement qui nous occupe sans nous délivrer ? Ulysse ne répond pas entièrement. Il revient, vieux et fatigué, et son retour ne sauve pas tout. Mais il rappelle que l’attente, pour ne pas devenir un tombeau, a besoin d’une forme ; que le désir, pour ne pas se perdre, a besoin d’un mât ; et que toute maison, pour redevenir habitable, doit reconnaître ceux qui reviennent non à leur gloire, mais à leurs cicatrices.

Notes et références

  • Actualité cinématographique : Universal Pictures France, Annonce officielle de la sortie de L’Odyssée de Christopher Nolan (prévue le 15 juillet 2026 en France et le 17 juillet 2026 aux États-Unis).
  • DETIENNE, Marcel et VERNANT, Jean-Pierre, Les ruses de l’intelligence : La mètis des Grecs, Paris, Flammarion, 1974.
  • HARTOG, François, Régimes d’historicité : Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, 2003.
  • HOMÈRE, L’Odyssée, traduction de Philippe Jaccottet, Paris, La Découverte, 2004. (Voir notamment le chant II pour la ruse de la toile de Pénélope dédiée à Laërte).
  • PASOLINI, Uberto (réal.), The Return [film], avec Ralph Fiennes et Juliette Binoche, sortie en salles le 18 juin 2025.
  • WINNICOTT, Donald Woods, Jeu et réalité : L’espace potentiel, Paris, Gallimard, coll. « Connaissance de l’inconscient », 1975.

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