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Feu de Dieu explore enfance soufie, liberté et mémoire algérienne

Mohamed Kacimi, Feu de dieu, Actes Sud, 224 pages, 21,50€

Littéralement, le recoin d’une bâtisse et un lieu pour se retirer : telles sont, en arabe, les deux traductions de la Zaouïa. Autrement dit un complexe religieux où depuis le 13° siècle se rassemblent et se structurent des confréries soufies.
C’est à l’intérieur d’une telle enceinte, aux allures de monastère que commence Feu de Dieu, étonnant récit initiatique d’un conteur qui, en mêlant les fragments intimes de sa jeunesse aux temps forts ayant jalonné sa vie d’adulte, interpelle autant qu’il séduit.
Le genre même de recension autobiographique étayée au gré des chapitres par les temps marquants de l’histoire algérienne, qui allie un art consommé de l’écriture avec une authentique quête des origines. Comme si, brusquement, un besoin d’identité s’était fait jour.
Oublié en effet le temps où Mohamed Kacimi demandait à un journaliste du Monde de ne pas mentionner dans son article qu’il était un écrivain algérien sous peine d’être assigné à résidence…
Aujourd’hui l’auteur de La confession d’Abraham et de L’Orient après l’amour a dépassé cette hantise et l’assume même pleinement lorsqu’il se remémore avec autant de verve que de poésie son enfance soufie dans son village natal d’El-Hamel où son grand-père était le responsable de la zaouïa.

Vêtu d’un haïk blanc immaculé, un turban blanc ornant sa tête, mon grand-père dégageait une aura majestueuse, presque surnaturelle. Son visage imposant, marqué par un nez puissant et des yeux ambrés semble percer l’âme des foules d’adeptes de la confrérie. Il émane de lui une force magnétique, une puissance terrifiante. Lointain et inaccessible, il me fait penser à une montagne sacrée.

Mais si la beauté de la poésie arabe, jointe à la musicalité des ondes andalouses charment l’adolescent, la lecture abrupte du Coran telle qu’enseigné par des maîtres inflexibles s’avère beaucoup plus difficile. Surtout lorsque d’autres genres de mélodies des années soixante viennent brusquement envahir son environnement.
Comment faire objectivement la part des choses, souligne l’auteur quand ces sourates parlent d’un monde invisible et que les paroles d’airs à la mode l’emportent dans un terrain inconnu ? « Que c’est loin où tu t’en vas » scande à l’époque Richard Anthony dont sa cousine Anissa est tombée amoureuse. Et c’est ainsi que le célèbre « J’entends siffler le train » constituera un tableau d’adieu au jeune Mohamed pour lui entrouvrir d’autres horizons. Mais s’il récuse l’atmosphère doctrinale dont il est l’objet, l’auteur n’obère pas moins le rôle joué par les divers cheiks de la Zaouïa en termes d’hospitalité comme de culture. Un volet positif qui ne masque pas cependant sa réprobation sur la manière dont sont traitées les femmes, comme il le déplore.

Éternelles étrangères, les femmes sont condamnées à évoluer dans un monde façonné par et pour les hommes, un monde où leur altérité est à la fois célébrée de loin, comme objet de désir, et méprisée au quotidien en tant que corps vivant et réel. Elles vivent comme des exilées, forcées de se soumettre à chaque instant à un étalon masculin, incapable de comprendre ce que le mot femme veut dire.

Sous une plume aussi pétulante que caustique, les souvenirs vont ensuite s’égrener. Pour évoquer pêle-mêle le temps des premiers émois, la voix envoûtante d’Oum Kalthoum, l’exode des pieds-noirs et la célébration de l’indépendance, jusqu’à l’arrivée à la capitale, Alger, où son père enseignant venait d’être muté.
Mais si l’auteur découvre avec bonheur la ville blanche ourlée par la Méditerranée, il aura plus de mal à s’immerger dans la scolarité. Au sein d’une école encore, entièrement aux mains d’enseignants de la métropole, qui vont le contraindre à embrasser une langue étrangère au détriment de ce qui constitue sa genèse, tel qu’il l’indique vertement.

La langue arabe est ma matrice et semence à la fois. Avec ses vingt-huit consonnes, je peux arrêter le temps, faire retomber le monde en enfance, m’accrocher aux étoiles. Mes ancêtres sont là, dissous dans les syllabes, leurs odeurs imprégnées dans les voyelles. Je les entends respirer, marcher, rêver, boire, faire l’amour…

Un attachement viscéral à sa langue, qui pour un être épris autant de curiosité que de savoir, n’en diminuera pas moins son désir d’en aborder d’autres. Il suffira du discernement d’un professeur de français à cet égard, pour que la mutation s’opère.
D’un livre à l’autre, du Grand Meaulnes à Sans famille, en passant par l’Iliade et l’Odyssée, Mohamed Kacimi va accumuler et dévorer les ouvrages, jusqu’à ce que la lecture du Dormeur du Val ne le plonge dans une véritable sidération.

Ainsi, je découvre ce vagabond aux semelles de vent, ce poète qui bat la vie comme on bat le blé, secoue la langue comme un prunier, essore la vision comme on essore des draps. Rimbaud m’ouvre une brèche géante, par où je vais foncer tête baissée dans la poésie française.

Tout un lot de souvenirs et de découvertes, qui, allié à une écriture aussi décapante qu’émouvante font de ce Feu de Dieu un séduisant récit initiatique traversé par une frénésie de liberté.

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