Massoumeh Raouf, Ô Mères d’Iran, Éditions Intervalles, 06/03/2026, 188 pages, 18€
Il existe une forme d’écriture qui refuse de choisir entre témoignage, hagiographie et roman. Ô mères d’Iran, que Massoumeh Raouf consacre à Fatemeh Eslami, dite Mère Ebrahimpour, appartient à cette catégorie inconfortable. On y entre par la porte d’une vie ordinaire – Gorgan, nord de l’Iran, 1936, famille pieuse, cinq enfants, la prière et les rituels quotidiens – et on en ressort avec le sentiment d’avoir traversé quatre décennies de répression portées par une seule voix.
Le livre suit un arc long et composite. La socialisation politique vient d’abord : c’est l’aîné, Abolfazl, qui introduit l’OMPI dans la maison, lisant des livres interdits, convainquant ses frères et sa sœur, instaurant même une sorte de conseil familial fondé sur l’équité. Puis vient la révolution de 1979, dont les premières semaines sont racontées avec une euphorie que Massoumeh Raouf ne renie pas. Puis la désillusion : Khomeiny confisque la révolution, le voile devient obligatoire dès mars 1979, les dissidents sont emprisonnés, torturés, exécutés. La répression s’abat sur les Moudjahidines du peuple avec une violence qui fait de cette famille un échantillon de ce que le régime a infligé à toute une génération.
Les deuils s’accumulent avec une régularité qui finit par ressembler à un procédé – non par défaut de l’auteure, mais parce que c’est précisément ce qu’a voulu le régime : supprimer méthodiquement. Abolfazl, tué en septembre 1981, son corps traîné dans les rues de Ghaemshahr. Mohammad-Mehdi, vingt ans, exécuté dans la nuit du 17 novembre 1981, les mains liées, le poing levé en signe de victoire. Assiyeh, enceinte de six mois, qui tient un siège de seize heures aux côtés de son mari Abbas Rakhshani avant que les Pasdarans ne rasent la maison au RPG. Ali-Akbar, condamné à quinze ans, finalement exécuté lors du massacre de 1988. Le mari, usé par les arrestations répétées, mort à cinquante-sept ans. Le livre leur accorde à chacun un portrait construit, des dernières paroles, une cérémonie mémorielle organisée avec soin : rien n’est sacrifié à l’énumération.
Là où le texte surprend, c’est dans sa description d’une mobilisation féminine et maternelle très organisée : réunions clandestines, collectes de fonds, confrontations directes avec gouverneurs et juges islamiques, jusqu’au geste le plus nu – Fatemeh Eslami arrachant une pelle à un gardien pour creuser elle-même une tombe digne à son fils Mehdi, refusant les vingt-cinq centimètres de profondeur que les bourreaux jugeaient suffisants. Ce réseau de mères traverse tout le livre et constitue l’un de ses apports les plus singuliers : il montre comment la résistance s’est aussi construite dans les espaces que le régime croyait domestiques.
On ne peut pas lire Ô mères d’Iran sans percevoir sa nature profondément partiale. Le livre est un texte de légitimation politique autant qu’un témoignage. L’OMPI y apparaît sous un éclairage constant et flatteur ; Massoud Radjavi y est décrit comme un « fils de cœur », une figure de lumière et de fidélité indéfectible. Massoumeh Raouf assume cette partialité sans la dissimuler, mais elle a parfaitement raison, et le lecteur doit tenir compte de ce que cette écriture fait au matériau : elle élève ses personnages en martyrs, les inscrit dans une continuité héroïque, et dispose d’une rhétorique de la sainteté révolutionnaire. Le livre est fort précisément parce qu’il est emphatique ; il serait plus rigoureux s’il se méfiait davantage de lui-même.
Mère Ebrahimpour voulait être enterrée auprès de ses enfants, si elle pouvait un jour retrouver leurs tombes. Elle ne sait toujours pas où elles sont. Ce livre dit cette ignorance, la nomme, l’installe dans l’espace public. C’est peut-être sa fonction première : non pas résumer une vie, mais empêcher qu’elle disparaisse dans le silence où le régime enterre ses victimes. Massoumeh Raouf a réussi quelque chose d’assez rare : écrire un livre de combat qui ne perd pas son lecteur en route, parce qu’il lui fait d’abord rencontrer une femme.