Leonid Andreïev, Le Gouverneur, traduction du russe par Serge Persky, Éditions des Syrtes, 20/02/2026, 120 pages, 10€
Un gouverneur russe ordonne de tirer sur des ouvriers en grève : quarante-sept morts, dont trois enfants. Leonid Andreïev ouvre son récit après le massacre, dans l’attente glacée qui s’installe alors. De ce fait divers tragique, il tire une méditation vertigineuse sur la culpabilité, le pouvoir et cette vieille loi du talion qui, patiemment, réclame son dû. Un texte bref, dense, que l’on referme la gorge serrée.
Publié en 1906 et traduit par Serge Persky, Le Gouverneur paraît aux Éditions des Syrtes dans une collection qui accueille déjà Bounine, Leskov, Gorki et les grandes voix russes du tournant du siècle. Leonid Andreïev y déploie un art du resserrement : tout part d’un mouchoir blanc agité depuis un balcon, d’une salve, de cadavres alignés “épaule contre épaule, visage en l’air” dans un hangar de pompes à feu. De cette scène primordiale, l’écrivain tire une poétique de la hantise. L’image revient, identique, quelles que soient les circonstances ; elle s’infiltre dans le thé, dans les hirondelles au crépuscule, dans une chaise de chêne banalement posée là. Piotr Ilitch a beau être approuvé par Pétersbourg, félicité par ses pairs, absous par un évêque complaisant, quelque chose s’est refermé sur lui avec “un grincement de verrous rouillés“. Leonid Andreïev tient cette mécanique où le réel se met à bourdonner d’une signification qu’aucun personnage ne parvient à neutraliser.
Ce qui frappe dans ce livre tient à son refus du procès. Leonid Andreïev ne juge pas rhétoriquement son gouverneur ; il le regarde exister, marcher, jouer aux cartes, saluer des lycéennes sur le chemin du lycée. Il sonde cette étrange vérité intime qui gagne l’homme lorsque la politesse sociale cède : celle-ci tombe “comme les dents pourries tombent de la bouche“, la famille s’éloigne, la fonction se vide. Apparaît alors un personnage inoubliable, “fantôme majestueux et triste“, manteau de général doublé de rouge dont la soie se reflète dans les flaques. La prose, servie par la traduction souple de Serge Persky, avance par scènes brèves ; elle ménage des plages presque oniriques, où la rumeur de la ville se mue en une loi antique, antérieure aux discours, presque animale. L’écrivain y convoque une mythologie discrète, celle des prophètes et des représailles cosmiques, sans jamais basculer dans la prédication.
On songe à Tolstoï pour la lucidité morale, à Dostoïevski pour cette manière d’enfermer un homme dans son crâne ; Leonid Andreïev ajoute une tension proprement expressionniste, des rais de lumière crue qui déforment les silhouettes. Les femmes de la Kanatnaïa, ces faubourgs ouvriers où règne le petit fourneau “plus terrible que tous les fours brûlants de l’enfer“, tiennent ici un rôle capital : juges implacables, elles n’argumentent pas, elles attendent. Les bourgeois, eux, discutent un temps, puis se taisent. Écrit au lendemain de 1905, ce livre porte une intelligence politique ; il montre un État qui croit régler un problème en tirant dessus, et découvre qu’il ne règle rien. À cet égard, les Éditions des Syrtes accomplissent un travail précieux. Depuis des années, cette maison indépendante genevoise bâtit patiemment, titre après titre, la plus belle collection française consacrée aux lettres russes et d’Europe centrale ; elle exhume, restaure, rééquilibre un paysage littéraire que la grande édition généraliste néglige souvent. Ramener Leonid Andreïev dans cette compagnie, avec le soin qu’on leur connaît, relève de ce geste éditorial qui mérite le nom d’œuvre.