Il aura donc fallu vingt-six ans de labeur, d’intelligence éditoriale, de fidélité à la littérature pour qu’un milliardaire breton, dont le rapport aux livres se borne à leur capacité à servir ses desseins idéologiques, congédie Olivier Nora comme on renvoie un domestique. Par voie de presse, qui plus est ; ultime raffinement dans l’indignité. Le 14 avril 2026, Grasset, cette maison qui publia Proust, Malraux, Mauriac, Radiguet, est tombée entre les mains définitives du philistin. Jean-Christophe Thiery, énarque sans encre aux doigts, PDG du groupe Louis Hachette et créature bolloréenne accomplie, prend les rênes de ce que cent ans de littérature française avaient édifié.
« J’en peux plus de ce con, virez-le moi. » C’est par ces mots, rapportés par son propre entourage, que Vincent Bolloré a scellé le sort d’Olivier Nora. Et son entourage de préciser, avec une jubilation qui donne la nausée : « Un scalp juste avant le Salon du livre, une manière de dire à tout ce milieu : je fais ce que je veux, je vous conchie, je m’assieds sur vos principes. » La décision fut ensuite exécutée par Arnaud Lagardère — le valet de chambre idéal, celui qui obéit sans comprendre.
Comment ne pas songer, devant cette scène, à l’affaire qui déshonora la noblesse française trois siècles plus tôt ? En janvier 1726, le chevalier de Rohan-Chabot, incapable de rivaliser d’esprit avec Voltaire qui l’avait cinglé d’un mot, fit rosser l’écrivain par ses laquais dans la rue, tandis que lui-même, tapi dans sa voiture, supervisait la bastonnade en criant : « Ne frappez pas sur la tête, il peut encore en sortir quelque chose de bon. » L’aristocrate médiocre qui ne peut répondre par l’intelligence fait frapper par des subalternes. C’est exactement, à trois siècles de distance, le geste de Bolloré. Rohan avait ses tape-dur armés de bâtons ; Bolloré a Lagardère armé d’une lettre de licenciement. L’un regardait depuis sa voiture ; l’autre depuis son bureau de la rue de Presbourg. La France, décidément, n’en finit pas de rosser ses Voltaire.
Les faits parlent d’eux-mêmes dans leur brutalité nue. L’arrivée imposée de Boualem Sansal chez Grasset — décidée au sommet du groupe, c’est-à-dire dans le bureau de Bolloré et nulle part ailleurs — n’était qu’un piège tendu à l’éditeur. Olivier Nora aurait préféré une publication en novembre ; Bolloré voulait juin, pour frapper les esprits en pleine actualité estivale. Un désaccord de calendrier éditorial, en somme ; le prétexte rêvé pour écarter un homme dont le seul tort véritable était d’avoir gardé, un quart de siècle durant, une indépendance de jugement et une intégrité que le nouveau maître de l’édition française ne saurait tolérer.
L'arme Sansal ?
Car il faut bien dire ce que Boualem Sansal représente dans cette opération. Non pas un écrivain que l’on défend pour la beauté de sa prose — qui hélas s’en soucie encore ? — mais un instrument idéologique parfait, le musulman au service d’une extrême droite qui a besoin de cautions exotiques pour habiller son islamophobie d’un vernis de respectabilité intellectuelle. Sansal, naguère si talentueux et injustement emprisonné en Algérie après des déclarations sur Frontières, média d’extrême droite notoire, puis transformé en martyr commode, est devenu le totem d’un camp qui ne l’a jamais lu, mais qui le brandit comme un trophée.
Mais le plus édifiant, dans cette affaire, est la trahison. Vingt-sept ans que Gallimard publiait Sansal, depuis Le Serment des barbares en 1999. Vingt-sept ans qu’Antoine Gallimard et Jean-Marie Laclavetine accompagnaient son œuvre avec la patience et la fidélité que seule la plus grande maison d’édition française peut offrir. Quand Sansal fut jeté en prison à Alger, c’est Gallimard qui mobilisa les politiques et les intellectuels pour exiger sa libération. C’est Gallimard qui œuvra en coulisses pour son élection à l’Académie française. Antoine Gallimard s’est dit « très peiné » ; l’euphémisme du siècle. Car sitôt gracié, sitôt libre, Sansal a couru vendre sa plume au plus offrant, troquant la maison de Proust, de Camus, de Kundera pour celle de Bardella et de Sarkozy. La raison ? Personne ne nous fera croire qu’on quitte Gallimard pour Bolloré par exigence littéraire…
La révolte des 140
La réponse, il faut le dire, fut d’une noblesse et d’une rapidité qui honorent le monde des lettres. Au premier étage d’un café des Halles, soixante auteurs se sont retrouvés le mercredi 15 avril, et en deux heures ont produit cette lettre qui restera dans les annales de l’édition française : « Nous ne signerons pas notre prochain livre chez Grasset ». Cent quinze signatures, puis cent trente, puis cent quarante : Virginie Despentes, Sorj Chalandon, Bernard-Henri Lévy, Pascal Bruckner, Frédéric Beigbeder, Colombe Schneck, Vanessa Springora, Anne Berest. « Une atteinte inacceptable à l’indépendance éditoriale », écrivent-ils, et chaque mot pèse son poids de vérité.
Je sais de quoi je parle. Je suis auteur Grasset. Olivier Nora m’avait fait confiance en accueillant Bohèmes en prose dans sa maison — et ce mot de confiance n’est pas anodin, car c’est précisément cela qu’un éditeur digne de ce nom offre à un écrivain : non pas un contrat, non pas un plan marketing, mais un acte de foi dans une voix singulière. Cette confiance-là, Bolloré ne sait pas ce que c’est. Il ne sait que compter, contraindre et congédier.
Sorj Chalandon, Goncourt des lycéens, Grand Prix du roman de l’Académie française, avait averti longtemps avant : « Si on touchait un cheveu d’Olivier Nora, je partirais de Grasset ». Voilà qui est fait. En vingt-quatre heures, la maison a perdu sa substance, son catalogue vivant, son âme.
Le tirage au sort de l'histoire
L’ironie est atroce et mérite qu’on s’y attarde. En 1944, lors de l’épuration, le sort des maisons d’édition fut tranché avec l’arbitraire que l’on sait. Bernard Grasset, fondateur éponyme de la maison, fut condamné à l’indignité nationale à vie, à cinq ans d’interdiction de séjour et à la confiscation de ses biens pour faits de collaboration, amnistié seulement en 1953. Or Gallimard, qui avait confié la NRF à Pierre Drieu La Rochelle, collaborateur notoire et antisémite déclaré, s’en tira par un tour de passe-passe, grâce à ses auteurs résistants — Éluard, Aragon — qui lui servirent de caution. Malraux, qui fut au comité de lecture de Gallimard et au cœur de cette période, savait mieux que quiconque que le sort des éditeurs sous l’épuration releva d’un tirage au sort moral : pile, vous êtes victime ; face, vous êtes coupable. L’histoire bégaie avec une précision cruelle. En 2026, c’est encore Grasset qui paie, mais cette fois le tribunal est inversé : ce ne sont plus les résistants qui punissent les collaborateurs, c’est le collaborateur qui purge les résistants. Bolloré fait l’épuration à l’envers.
La médiocrité comme programme
Et de quoi se nourrit donc cet empire éditorial bolloréen ? Contemplons le catalogue de Fayard, devenu le vaisseau amiral de cette croisade intellectuelle : Jordan Bardella et son Ce que veulent les Français, Philippe de Villiers et son Populicide, Éric Zemmour et La messe n’est pas dite, Nicolas Sarkozy et son Journal d’un prisonnier, Goldnadel et ses réquisitoires télévisuels mis en pages.
Mais mesurons, un instant, l’abîme. Les années 1930, dont Bolloré semble vouloir reconstituer le climat, avaient au moins — et c’est là que la comparaison devient accablante — le terrible avantage de pouvoir compter sur des plumes véritables. Drieu La Rochelle était un styliste dévoyé, un romancier de premier plan égaré dans le fascisme ; Charles Maurras, malgré l’abjection de son antisémitisme et sa condamnation à la Libération, fut un prosateur d’une rigueur classique redoutable, un théoricien dont l’influence intellectuelle irriguait toute une génération — l’Académie française elle-même l’avait élu, et Proust le lisait avec attention ; Céline, qu’on le veuille ou non, dynamita la langue française avec une puissance que nul n’a retrouvée depuis — et ses pamphlets antisémites, pour infâmes qu’ils fussent, témoignaient d’une virtuosité stylistique qui rendait leur poison d’autant plus dangereux. Montherlant, Morand, Jouhandeau — on pouvait haïr leurs idées tout en reconnaissant qu’ils servaient la littérature, fût-ce au prix du déshonneur.
Que reste-t-il quand on passe de cette sinistre grandeur au catalogue bolloréen ? Des mémoires d’hommes politiques écrits par des prête-plumes, des pamphlets de plateau télévisé recyclés entre deux couvertures, des « récits » où la syntaxe trébuche à chaque paragraphe et où la pensée ne s’élève jamais au-dessus du slogan de campagne. Bardella n’est pas Drieu ; Zemmour n’est pas Céline ; De Villiers n’est pas Maurras ; Sarkozy n’est pas Morand. Ce ne sont pas même des épigones : ce sont des contrefaçons. La droite littéraire des années 1930 avait le génie pour excuse de ses crimes ; la droite éditoriale de Bolloré n’a que la médiocrité et le tiroir-caisse.
Le Rubicon est franchi
Actualitté a trouvé le mot juste : « Bolloré a franchi le Rubicon ». En virant Olivier Nora, il a révélé ce que les plus naïfs refusaient encore de voir : que l’indépendance éditoriale de Grasset n’était qu’un sursis, que la « méthode Bolloré », qui avait déjà ravagé Canal+, CNews et Europe 1, devait nécessairement s’achever rue des Saints-Pères. La littérature française, cette nuit du 15 avril, s’est retrouvée dans un café des Halles pour dire non. Cent quarante voix contre un milliardaire. C’est peu, arithmétiquement. C’est immense, moralement.