Azouz Begag, Kelma, Éditions Erick Bonnier, 12/03/26, 188 pages, 20€
Un an après Les Yeux dans le dos, fresque damascène où Azouz Begag faisait dialoguer aveugle et paralytique sous l’aile de l’Émir Abdelkader, le sociologue-romancier change radicalement de décor : cap sur la périphérie populaire de Lyon, ses pavillons en toc et son couloir de la chimie. Kelma délaisse l’Histoire pour le polar contemporain, fidèle à cette obsession qui irrigue toute l’œuvre : que pèse une parole donnée vingt ans plus tôt, quand l’enfant à qui on l’a confiée est devenu autre chose ?
Le livre s’ouvre sur une scène d’un comique grinçant. Un certain Sami Ouali, dit Picasso, beau gosse au volant d’un SUV polonais à vitres teintées (“Non. Poids Lourd”, rétorque-t-il aux flics qui s’étonnent de sa plaque PL), sonne le 5 février 2022 chez ses anciens professeurs de collège, Richard et Laure Renucci, jour de leurs 85 ans et de leurs noces d’or. Il vient honorer un contrat signé en 2000 ; il l’extirpe d’un porte-documents en cuir, stylo Mont Blanc à la main. Les vieux profs, sans enfants et redoutant l’EHPAD, l’avaient alors grassement payé pour qu’il les aide à mourir “à l’improviste” ce jour-là. Petit problème : ils ont changé d’avis.
Tout le ressort du livre tient dans un mot : kelma. La parole donnée. “Sacrée. Immuable. Intemporelle”. Dans le code d’honneur que ce fils d’un Sétifien a hérité de son père, “un homme de kelma comme il n’y en a plus de nos jours”, la rétractation est proscrite, écrit noir sur blanc dans le contrat. Azouz Begag fait alors d’une notion arabe de la fidélité un piège logique pour ses personnages, et en tire un suspense d’une efficacité redoutable.
Le roman se lit d’ailleurs comme un scénario : noms en capitales, didascalies, dialogues qui claquent, plans serrés sur les visages. Azouz Begag assume cette dimension visuelle au point que chaque chapitre fonctionne comme une scène prête au tournage. La Chevauchée des Walkyries pour les hallucinations de guerre d’Algérie qui assaillent Richard, valses viennoises pour les noces, Tchaïkovski et Sardou en filigrane : la bande-son est précise, mémorielle, signifiante.
L’arène du livre ? Lyon. Mais deux Lyons. Wonderland de pacotille en périphérie bétonnée, fontaine en toc, pelouse synthétique, où Picasso règne sur ses sicaires mineurs (du latin sicarius, le poignard). Ailleurs, le Lyon que traverse son SUV, “subtil éclairage qui met en relief les plis et replis des bâtiments de style italien” des bords de Saône ; et la villa des Renucci dans une rue calme du centre, sanglier empaillé au mur, tourne-disque vintage. Entre ces deux mondes, un personnage charnière : l’écrivain. Quarantaine sportive, fils d’un Sétifien nommé Alaoua, auteur de livres sur “le milieu” : il devient le recours de Laure. On peut lire dans cette silhouette un possible double ironique du romancier.
Reste un fil sociologique tendu d’un bout à l’autre. Le viager piégé, les EHPAD à 3 000 euros par mois, le Covid qui a “fait du nettoyage”, la Suisse à 10 000 euros par tête pour mourir proprement : Azouz Begag déploie une cartographie inquiète du grand âge en France, que peu de romans contemporains arpentent avec cette précision farceuse. La question de la fin de vie surgit ici par la petite porte du “Service Garanti à Mort”. Le rire désamorce ; les questions demeurent.
Et puis il y a la langue. Du slam de banlieue (“Wesh Polonais, maintenant ?”) aux phrases ciselées de Laure (“la lumière des petites choses donne chaque jour le goût de vivre : la musique, un livre, un printemps en avril, un papillon en mai”), Azouz Begag glisse d’un registre à l’autre avec l’aisance des écrivains plurilingues. Le jeu de mots travaille en sourdine : Belami devenu Belamri “avec un R”, “pépites et pépins” dans le poème d’enfance, le sigle SGAM qui dit tout en quatre lettres. Maupassant rôde, jusqu’à Robert de Niro dans Taxi Driver : strates qui dilatent le polar.
La silhouette du sicaire Huber plane jusqu’à la dernière ligne, sigle SGAM cousu sur le blouson : la menace est concrète, et le récit se referme sur une inquiétude active, sur la peur d’avoir à survivre. On croit ouvrir un polar, on referme une farce noire sur la vieillesse, la dette morale et le coût d’une parole. Voilà, depuis quarante ans, le tour de force d’Azouz Begag : maintenir cette légèreté de touche dans les sujets les plus rugueux.