Il faut parfois qu’une poignée de femmes et d’hommes décident de mettre les mains dans le cambouis pour rappeler à tout le monde ce qui est en train de se passer sous leurs yeux. C’est exactement ce que font l’Association des éditions des Hauts-de-France et Les libraires d’en Haut en lançant, ce 9 mai, une journée dédiée à l’indépendance dans le monde du livre. Modeste dans son format, immense dans ce qu’elle signifie.
Car le paysage éditorial français, qu’on nous décrit encore comme une « exception culturelle » à faire valoir fièrement dans les dîners de Bruxelles, ressemble de plus en plus à un champ de ruines joliment décoré. Cinq groupes se partagent aujourd’hui 75 % du chiffre d’affaires du secteur. Si l’on ajoute les cinq suivants, c’est 87 % du marché qui échappe aux structures indépendantes. Les 13 % restants ? Des miettes jetées à ceux qui résistent encore, par conviction ou par entêtement — ce qui, dans ce métier, revient souvent au même.
Au sommet de cette pyramide trône Vincent Bolloré, propriétaire de Hachette — Fayard, Stock, Grasset, Larousse — avec, en prime, CNews, Europe 1 et Le Journal du Dimanche pour diffuser la bonne parole. Fin avril 2026, l’éviction du directeur éditorial de Grasset a mis le feu aux poudres : 170 maisons d’édition indépendantes ont signé une tribune pour dénoncer « une guerre culturelle et idéologique menée au grand jour ». Certains libraires ont été plus directs encore, comme Christian Thorel, figure de la librairie toulousaine Ombres blanches, qui alerte depuis des années sur la mainmise idéologique qui s’installe, catalogue après catalogue. Bolloré, lui, se dit « chrétien démocrate » et garant de la liberté éditoriale. On a connu défenseurs plus convaincants.
Pendant ce temps, les librairies indépendantes saignent en silence. Le cabinet Xerfi l’avait annoncé sans détour dès 2024 : des « années noires » à venir, avec des résultats nets inférieurs à zéro, quelle que soit la taille de l’établissement. Les fermetures ont bondi à 72 en 2024, contre 30 à 40 par an en moyenne lors de la décennie précédente. En 2025, une « légère résilience » a été enregistrée — une hausse du chiffre d’affaires global de seulement +0,9 % — dont on mesure l’ambition au regard des déficits structurels qui demeurent. Les petites librairies, celles dont le chiffre d’affaires est inférieur à 300 000 euros, ressortent fragilisées et à peine capables de garder la tête hors de l’eau. Le marché de l’édition lui-même a reculé : 2,9 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2024, en baisse de 1,5 %, avec 426 millions d’exemplaires vendus, soit 3,1 % de moins qu’en 2023.
Dans ce contexte, l’initiative du 9 mai prend une saveur particulière. Inspirée d’actions menées au Québec — « le 12 août, j’achète un livre québécois » — ou en Belgique — « Lisez-vous le belge ? » —, elle n’a rien d’une opération de communication. C’est un acte politique, au sens le plus noble du terme. Il s’agit d’inviter les libraires à mettre en vitrine, en table, en rayon, les catalogues des maisons indépendantes ; d’inviter les lecteurs à regarder ailleurs que vers les locomotives imposées par les grands groupes, ces quelques titres qui saturent les étals pour noyer tout ce qui ne leur ressemble pas. La surproduction des grandes maisons n’est pas un accident industriel : c’est une stratégie d’occupation du terrain, une guerre d’usure contre la diversité.
Ce qui commence dans les Hauts-de-France — au fil du festival Haut les livres ! qui court tout le mois de mai — se veut délibérément universel. Les organisateurs le disent clairement : les librairies et médiathèques d’autres régions sont invitées à rejoindre le mouvement. Que des structures lilloises, roubaisiennes, boulonnaises aient eu le courage de lancer cette dynamique en pleine tempête, c’est déjà remarquable. Que cette flamme traverse les frontières régionales serait, lui, nécessaire.
On peut se satisfaire d’acheter ses livres sur une plateforme qui livre en 24 heures et qui paye ses impôts aux îles Caïmans. Ou on peut entrer dans une librairie indépendante, faire confiance à un libraire qui connaît son fonds par cœur, et choisir un livre publié par une maison qui a décidé de faire de la littérature plutôt que du profit. Le 9 mai, ce choix aura un nom. Il serait dommage de le laisser résonner dans le vide.
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Les librairies et lieux partenaires du festival Haut les livres !
À la ligne – Boulogne s/ mer – bonjour@librairiealaligne.fr
Le Biglemoi – Lille – librairielebiglemoi@gmail.com
La chouette librairie – Lille – helene@lachouettelibrairie.com
Médiathèque de Lille Sud – biblillesud@mairie-lille.fr
Le Bateau livre – Lille – lebateaulivrelille@gmail.com
Au Temps Lire – Lambersart – contact@autempslire.fr
Tours et détours – Pas-de-Calais – contact@librairie-toursetdetours.fr
Étoiles vagabondes – Maubeuge – contact@etoilesvagabondes.fr
Médiathèque de Loos – biblio@ville-loos.fr
Librairie Combo – Roubaix – librairiecombo@gmail.com
Librairie Les lisières – Villeneuve d’Ascq – contact@leslisieres.com
CaLiBou – Godewaersvelde – calibouandco@gmail.com
Contact organisateur : Benoît Vanbeselaere — coordinateur de l’Association des éditions des Hauts-de-France
06.85.07.16.07 — benoit@associationdesediteurs.com