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Entre paix et violence, les religions au cœur du monde

Blandine Chélini-Pont, Roland Dubertrand, Valentine Zuber. Géopolitique des religions, Éditions Le Cavalier Bleu, 13/10/2025, 232 pages, 13€

Le monde a évolué, et avec lui la compréhension de ce dernier par les religions. Quelle est leur compréhension aujourd’hui ? Comment se situent-elles dans le concert des nations, et comment sont-elles soit des vecteurs de paix ou des ponts pour exercer des violences et des guerres directes ou larvées ? « Depuis une quarantaine d’années environ, le fait religieux, sous toutes ses formes – sociales, culturelles et politiques – fait un retour fracassant dans l’actualité mondiale ». (Introduction, page 9). L’Introduction juste, équilibrée, documentée invite vraiment à comprendre ce monde en permanente évolution ; et dans lequel les religions ont un rôle à jouer souvent pour le Bien, et hélas parfois pour le plus mauvais que l’on puisse imaginer. La lecture seule des premières pages pourrait dès lors être suffisante, mais l’intérêt suscite d’entrée de jeu une envie d’aller plus loin pour comprendre comment ce qui devrait être une part heureuse pour tous devient bien souvent un problème. Mais nous ne nous y trompons pas, si cette part existe elle ne doit pas dévaloriser tout le bien que ces religions apportent aussi à notre monde et pour les peuples tout autour de la Terre.

Il fallait donc ajuster dans ce contexte mouvant la première édition de cet ouvrage collectif aux données récentes, et à cet aujourd’hui géopolitique clivant, mouvant ; et qui parfois nous échappe aussi. Les Éditions Le Cavalier bleu donnent à nouveau la parole à ces trois auteurs pour mettre à jour les connaissances sur la géopolitique des religions dans cet opus revue et augmenté Quatre grands chapitres fournissent des informations de premier ordre.

Les auteurs au fil des pages s’attachent à montrer que le fait religieux est aujourd’hui un élément central des relations internationales. Contrairement à l’idée d’un effacement progressif avec la sécularisation, les religions restent des acteurs puissants, visibles et influents, intervenant à la fois dans les dynamiques politiques, sociales et géopolitiques.

Les auteurs rejettent plusieurs idées simplificatrices. Selon eux, il n’y a pas de « retour » du religieux, car il n’a jamais disparu. Il n’existe pas de véritable « choc des civilisations » (« The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order ») une thèse de Samuel Huntington développée en 1996. ; et les conflits religieux ne sont pas uniquement des oppositions culturelles ou civilisationnelles.  En réalité, le religieux est souvent instrumentalisé par les acteurs politiques pour légitimer des conflits ou renforcer leur pouvoir. Depuis la fin de la Guerre froide, on observe une réactivation de justifications religieuses dans des conflits préexistants. Les religions ont aujourd’hui un rôle renouvelé dans un contexte géopolitique en constante évolution.

Une présence institutionnelle et diplomatique mondiale

Les religions sont aujourd’hui organisées à l’échelle internationale. Certaines disposent d’un statut quasi étatique (comme le Vatican) avec une présence dans les instances internationales de premier plan (ONU, UNESCO, UNICEF…; d’autres sont structurées en organisations internationales, par exemple, l’Organisation de la coopération islamique ou l’OPEP) ; de nombreux réseaux religieux participent aux institutions mondiales (ONU, UE, etc.). Ces instances peuvent également jouer un rôle direct ou indirect favorisant le dialogue et les rencontres là où cela semble impossible. On pense naturellement à la Communauté Sant Egidio, communauté catholique fondée dans les années soixante et aujourd’hui reconnue pour son rôle de médiatrice dans les conflits.

Ces acteurs religieux interviennent dans la diplomatie, la médiation de conflits, la promotion de la paix, les débats sociétaux (droits humains, bioéthique, sexualité). Cependant, leur action peut être ambivalente en termes de promotion de la paix et du dialogue, mais aussi défense de positions conservatrices contre l’avortement ou certains autres droits. Aujourd’hui, il est question dans le Monde et en Europe des questions autour des thérapies de conversions pour les personnes LGBTQ+ et de leurs droits humains fondamentaux. Cela est également vrai dans certains pays d’Afrique, du Maghreb, au Proche et Moyen-Orient où les homosexuels sont poursuivis et condamnés à des peines de prison ou simplement à la peine de mort. On pense aux dispositions récentes prises par le Sénégal.

La question de la liberté religieuse reste souvent un lieu de tensions et de conflits. Des formes de gouvernement autoritaires ou des théocraties impriment sur leurs populations des contraintes et des actions coercitives indéniables, et de plus en plus marquées. La liberté religieuse est un principe fondamental du Droit international, mais elle reste inégalement appliquée selon les pays, et parfois même contestée (notamment dans certains États religieux). Les auteurs soulignent plusieurs tensions. En premier lieu, la difficulté à reconnaître pleinement le droit à l’athéisme, les limites à la liberté de conversion, les divergences entre modèles occidentaux (libéraux) et modèles religieux. La défense de la liberté religieuse est devenue un outil diplomatique, notamment pour les États occidentaux.

Religions et mondialisation

La mondialisation a profondément transformé les religions. Elles se diffusent plus largement grâce aux médias et aux migrations. Elles deviennent plus visibles dans l’espace public, et s’organisent en réseaux transnationaux. On observe une pluralisation religieuse dans le contexte de coexistence de nombreuses croyances, et de concurrence entre religions (les Évangéliques et les Pentecôtistes aux États-Unis, en Afrique, en Amérique Latine, et au Maghreb). On observe également à une montée des identités religieuses. Les grandes religions évoluent différemment. Le christianisme se diversifie (essor des Églises évangéliques au moment où l’Église catholique semble malgré le pas malgré une progression récente et continue des demandes de baptêmes depuis les pontificats du Pape François et du Pape Léon XIV). L’islam connaît à la fois un renouveau religieux et des divisions internes allant jusqu’aux conflits armés et/ou larvés à travers le globe. Le judaïsme dot faire face non seulement à des divisions internes, mais aussi à une montée d’actes antisémites dans le monde entier ; et principalement en Europe et aux États-Unis. Les autres religions monothéistes sont confrontées à des actes violents touchant les lieux et les personnes. D’autres religions restent plus localisées mais influentes.

Les réseaux religieux et les sociétés civiles

Au-delà des institutions, de nombreux réseaux religieux non étatiques jouent un rôle important, telles que les ONG humanitaires, les associations caritatives, les groupes de défense des droits. Ces réseaux participent à l’aide humanitaire, influencent les politiques publiques, interviennent dans les conflits. Cependant, ils sont parfois critiqués pour leur prosélytisme, leur partialité (aide prioritaire à leurs coreligionnaires), et leurs liens avec des agendas politiques ou des États.

L’usage du religieux par les États

Les États utilisent le monde religieux comme un outil stratégique pour renforcer leur légitimité interne, pour influencer leurs relations extérieures, pour construire une identité nationale. Le conflit d’Irlande du Nord et la guerre civile libanaise sont les premières organisations armées religieuses. Ces deux conflits seraient selon les auteurs la préfiguration de la formation et du développement de ces groupes armés mettant en avant leur identité religieuse. À la suite de la guerre libanaise, les premiers conflits sont caractéristiques des premières manifestations de revendication d’identité religieuse.

On observe une montée des nationalismes religieux en Inde (hindouisme), en Israël (identité juive renforcée, et surtout de la part des sionistes ultras appuyés par le Gouvernement de Benyamin Netanyahou), dans plusieurs pays musulmans, mais aussi dans certaines démocraties occidentales. « Le religieux » devient ainsi un levier de puissance (soft power) et un facteur de rivalités internationales.

Minorités religieuses et tensions

Les minorités religieuses sont un enjeu majeur. Elles peuvent être protégées dans les démocraties, mais aussi victimes de discriminations ou de violences ailleurs. Depuis la fin du 20e siècle, les conflits sont de plus en plus internes aux États. Ils sont liés à des identités religieuses ou ethniques. Ces tensions peuvent conduire à des persécutions, à des guerres civiles, voire à des génocides. Les auteurs analysent l’émergence de groupes armés à dimension religieuse : religion et déstabilisation des États. Dans les années 1980-1990 : conflits identitaires localisés. Depuis les années 2000, on a assisté à un terrorisme globalisé. Le terrorisme djihadiste exemple majeur. Il utilise la religion comme justification idéologique, et repose aussi sur des logiques politiques et stratégiques. L’islam politique avec la création de la Confrérie des Frères musulmans, en 1928 par Hassan Al banna, fondée en Égypte, prospère d’abord en milieu sunnite a imprimé dans le monde musulman une trace toujours plus prégnante jusqu’à l’arrivée au pouvoir, en Égypte, des Frères musulmans.

Ces groupes contribuent à fragiliser les États, à entretenir un climat de violence, et internationaliser les conflits. Ces groupes ont une capacité d’adaptation et de résilience sans limites. Les mouvements islamistes peuvent devenir encore plus radicaux et développer une surenchère de violence entretenue par un « djihad virtuel », un recrutement sur Internet. Le financement du djihadisme soit par certains États arabes ou soit par le pillage des ressources du territoire contrôlé, les trafics en tout genre en lien avec la criminalité reste un problème majeur pour endiguer ce mouvement, le freiner ou l’éradiquer définitivement. Les États sont démunis devant ces mouvements multiformes, qui se transforment et renaissent à chaque fois… On a pu compter sur le FIS en Algérie, le groupe AQPA, ACQMI, le Front Jabhat Al-Nosra en Syrie distendu depuis avec Al-Qaïda. Parmi d’autres groupes et sous d’autres formes, on compte naturellement le Hezbollah, les Martyrs d’Al Aqsa, le Hamas… On ne peut oublier dans ce contexte les groupes Al Qaida et Daesh.

Un rôle ambivalent du religieux

L’ouvrage insiste sur l’ambivalence des religions comme facteur de conflits (justification de violences, et radicalisation), à l’opposé comme facteur de paix et de dialogue interreligieux, de médiation, d’aide humanitaire directe de premier plan. Les religions ne sont donc ni intrinsèquement violentes ni pacifiques. Leur rôle dépend des usages qui en sont faits, et des systèmes de gouvernance.

Les religions sont redevenues des acteurs incontournables des relations inter­nationales. La violence à justification religieuse constitue un élément saillant de guerres ethniques ou nationales (conflit israélo-­palestinien et guerre de Gaza, conflit indo-pakistanais, guerre civile yéménite, violences interreligieuses accrues dans la région des Grands Lacs, au Nigeria, en Inde, au Myanmar, au Soudan…) ou du terrorisme (d’Al-Qaïda à Daech, en passant par les tueries initiées par des suprémacistes défendant l’Occident chrétien). Leur influence dans le monde ne peut pourtant pas se résumer à cette seule violence. Leur activité à l’international répond à de multiples motivations: répandre leur message spirituel, promouvoir une morale, renforcer la cohésion des croyants. Elles jouent aussi un rôle important dans le développement d’une culture de paix et de dialogue et dans le règlement de certains conflits, par la pratique du dialogue interreligieux, de la médiation et du secours humanitaire. À l’origine de certains conflits, les religions peuvent tout aussi bien œuvrer à leur résolution…

Il est difficile de ne pas évoquer la France comme un lieu particulier dans le mouvement de l’accueil des religions, de sa diversité au cœur de la république. Elles est depuis la loi de 1905 la « patrie de la laïcité » constituant une référence au sein du système international avec le principe de séparation entre l’État et les Églises. Elle essuie de nombreuses critiques sont apparues au début des années 2000. La laïcité est perçue comme peu compatible avec la liberté de religion et intolérante vis-à-vis des musulmans. La loi de 2004 sur les signes religieux à l’école et celle de 2010 sur la dissimulation du visage, ajouté aux querelles de 2017 sur le port du burkini et en 2019 sur la vente de l’hidjab de course du port de signes religieux par les parents accompagnateurs de sorties scolaires, ont alimenté une guerre médiatique « une guerre médiatique dans laquelle la laïcité est présentée comme un repoussoir». La question du rapport entre l’islam et l’État est un enjeu de premier ordre avec celui de la démocratie, des libertés civiles et individuelles. Les réseaux islamistes transnationaux promeuvent un ordre politique fondé sur la charia en complète opposition avec les principes républicains français. Les auteurs évoquent l’exemple de la Tunisie avec la Constitution modifiée en 2014. Ils rappellent que la laïcité est également une des causes faisant de la France «un pays-cible» pour les terroristes. La France à l’international, en matière de religion, cherche à maintenir des contacts permanents avec toutes les autorités religieuses présentes en France et avec toutes les autorités religieuses étrangères.

Elles sont aujourd’hui incontournables dans la géopolitique mondiale. Elles influencent les États et les sociétés en participant aux dynamiques de conflit et de coopération, et en façonnant les identités collectives. Malgré la sécularisation, leur importance ne diminue pas. Au contraire, leur visibilité et leur impact augmentent dans un monde globalisé. Les auteurs concluent sur l’importance de mieux comprendre le fait religieux, de renforcer l’éducation, pour limiter les dérives extrémistes et favoriser la coexistence pacifique.

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