Stéphane Encel, La Bible, manuel de subversion, Les Éditions du Cerf, 23/04/2026, 192 pages, 20€
Un roi que la justice précède et qui doit recopier la Loi de sa main. Un prophète dont toute l’autorité tient à ce que personne ne l’a nommé. Une Loi qui ne se fonde pas sur un décret mais sur un souvenir d’esclavage, et une alliance si contractuelle que Dieu lui-même y est tenu de se souvenir. Stéphane Encel lit la Bible comme un traité sur les limites du pouvoir, et en tire une ligne continue jusqu’à la Ve République, puis une question sur ce qui nous restera d’humain. La Bible, manuel de subversion est un essai qui laisse le lecteur avec une obligation plutôt qu’avec une opinion…
Apprendre la liberté et batir la tour
Dès l’introduction, le programme est posé : “la relecture des modèles bibliques montre l’étonnante subversivité qui est la leur”. Le jardin d’Éden se relit comme une nurserie. Adam et Ève y vivent à l’abri du mal, donc coupés du bien, et surtout dépourvus de choix. Le serpent y joue, presque, le rôle d’un instrument par lequel Dieu ouvre l’humain au choix ; l’adverbe compte, car la prudence de la thèse tient à lui. La question adressée à l’homme après la faute sonne alors comme une convocation à la responsabilité, et la lecture déplace le récit de la culpabilité vers celui du rite de passage.
Le désert prolonge la leçon. Quatre siècles de servitude, un peuple qui murmure sitôt la mer franchie, un Dieu qui attend l’éveil des consciences avant d’agir : le livre retrouve là, selon sa propre formule, la servitude volontaire deux millénaires avant La Boétie. La formule du couple Néher sur la pédagogie de la liberté irrigue tout le chapitre ; elle rappelle qu’un peuple libre se construit lentement. Le Veau d’or ouvre la première charge contemporaine du volume, quand le vide laissé par Moïse absent devient la matrice du populisme, cette rencontre entre un peuple et une incarnation de substitution.
Babel et le Déluge referment le mouvement, et l’ouvrage les traite en couple. La ville y remplace le ciel, selon une lecture empruntée à Jacques Ellul, principal interlocuteur moderne du volume ; les mégapoles d’aujourd’hui prolongent le chantier de Sennaar, avec la même promesse d’un abri qui dispense de lever les yeux. Le Déluge fournit l’autre versant, celui d’une humanité qui refuse l’élévation et tourne en boucle. La sanction, dans les deux cas, tient moins de l’humiliation que du redémarrage.
Le roi, le prophète et l'invention du contre-pouvoir
Vient le pouvoir, et le livre change de régime. La royauté hébraïque s’institue sans enthousiasme, pour faire comme toutes les nations, et les textes qui l’encadrent la surveillent autant qu’ils la fondent. Le Deutéronome interdit au roi d’accumuler chevaux, épouses et or ; il lui impose surtout de recopier la Loi de sa main et de la relire chaque jour. Samuel, de son côté, consigne le droit du roi dans un livre déposé devant Dieu. Stéphane Encel emprunte à Jean-Marie Carrière, qui y consacra sa thèse, l’idée que ce corpus relève d’un ordre constitutionnel, et le lecteur d’aujourd’hui y reconnaîtra la silhouette de ses propres juridictions suprêmes.
La vigne de Nabot occupe huit pages, et elles pèsent lourd dans l’économie du chapitre. Achab convoite le champ voisin de son palais ; Jézabel organise un procès inique, Nabot y laisse la vie, et le prophète Élie vient annoncer aux coupables l’extinction de leur lignée. L’ouvrage range l’épisode avec le Deutéronome et Samuel parmi les textes d’une fulgurante modernité, et la formule se défend : voilà un pouvoir sanctionné pour une spoliation, au nom du droit d’un particulier.
Le prophète occupe l’autre versant. Sa force tient à ce qu’il échappe à l’institution : il tient son autorité du Principe supérieur qu’il incarne, hors de toute nomination et de toute révocation. Stéphane Encel, déjà auteur de Dieu est-il barbu ? et du Monde selon Orwell aux Éditions du Cerf, suit ce fil jusqu’à Savonarole et jusqu’aux époques troublées où le prophétisme refleurit. Le contraste avec les contre-pouvoirs institués des démocraties donne au chapitre son relief, puisqu’il ramène à la question de savoir qui garde le gardien.
Des Tables de la loi aux horizons de la buée
La troisième force du livre tient à sa manière d’articuler la Loi et la vie. La Torah s’y donne comme enseignement plutôt que comme code, et sa légitimité repose sur une injonction de mémoire que Yosef Haim Yerushalmi, cité ici, relève cent soixante-neuf fois dans la Bible ; l’Égypte en est l’objet le plus constant, ce zakhor qui commande de se souvenir de la servitude avant de prescrire l’accueil de l’étranger et le secours au faible. La boucle est serrée, et elle explique mieux qu’un traité pourquoi une loi oblige.
Plus loin, le livre documente une filiation. Renée Neher-Bernheim a montré comment les gravures révolutionnaires enchâssent la Déclaration des droits de l’homme dans le cadre graphique des Tables de la Loi ; le volume prolonge la ligne jusqu’au régime ultra-présidentiel de la Ve République, et jusqu’à ce manque d’incarnation qu’il juge abyssal. Le diagnostic est direct, et le titre de l’essai prend là tout son sens.
Sur l’égalité des sexes, le dossier est rouvert avec méthode. Deux récits de création coexistent ; celui de Genèse 2, où la femme est tirée du côté de l’homme, a été exclusivement glosé par les commentateurs et a servi à justifier une hiérarchie que le vocabulaire hébreu contredit. À la suite de l’exégète Hélène de Saint-Aubert, l’ouvrage rappelle que tzela dit le côté plutôt que la côte, et que bânâh relève du lexique de la construction. L’argument porte parce qu’il s’appuie sur l’emploi de ces termes ailleurs dans le corpus, pour le tabernacle, l’arche et l’autel : la femme y devient le terme et l’apogée de la création. Rachi allait jusqu’à soutenir, sous Exode 19, 3, que les femmes entendirent la Loi les premières.
Restent l’Ecclésiaste et sa buée, ce hevel qui dissout la valeur prêtée aux travaux humains. Jacques Ellul y lisait un constant appel à vivre, et l’ouvrage le suit sur un terrain très actuel, celui d’une jeunesse à qui les anciens demandent des conseils et une vision d’avenir, dans une inversion de la transmission que le texte nomme sans détour. Les Horizons rassemblent alors Bernanos, Günther Anders et Lewis Mumford autour de la triangulation qui structure tout le volume, l’homme face à l’homme sous le regard d’un Principe supérieur. Le livre se referme sur la question qui l’avait ouvert, celle que Dieu adresse à l’homme après la faute : où es-tu ? Chez Stéphane Encel, elle sonne moins comme une interrogation religieuse que comme une sommation politique, et cette conversion du verset en question de gouvernement fait tout le prix de l’ouvrage.