Timour Muhidine, Voyage en grand écran, Éditions Emmanuelle Collas, 21/02/25, 252 pages, 19,90€
La question que Moriarty pose à Sherlock Holmes, Timour Muhidine se la retourne dès l’ouverture : qu’est-ce qui justifie un tel retour sur les 3127 films vus en salle, de Paris à Djakarta. Voyage en grand écran, paru aux Éditions Emmanuelle Collas, répond en arpentant moins une filmographie qu’une cartographie affective des salles, ordonnée par villes et par souvenirs plutôt que par chefs-d’œuvre. Le récit avance de séance en séance, par digressions assumées ; la mémoire y recompose les films à partir des lieux où ils furent vus.
Le téléviseur et le tremblement de la mémoire
Après l’ouverture programmatique, le chapitre parisien mêle déambulation adulte et souvenirs de séances avec la mère et la sœur ; le chapitre suivant revient à Arras, devant le téléviseur familial. Timour Muhidine reconstitue là une éducation du regard, et l’enjeu déborde la nostalgie : il s’agit de comprendre comment un goût se forme et, parfois, se corrige. L’auteur exhume des séances anciennes avec une précision sensorielle qui surprend ; il restitue le velours fatigué des fauteuils, l’odeur de crêpes des trottoirs, la fringale qui gâte l’extase et rappelle au spectateur qu’il a un corps. Sa Sainte Trinité de jeunesse, Fritz Lang, Billy Wilder et Hitchcock, se construit contre les drames intimes de Maurice Pialat, qu’il fuyait alors et rejoindra plus tard. La salle devient vaisseau spatial, théâtre à l’italienne, parfois bordel du dix-neuvième siècle ; le lieu prime sur l’œuvre, au point que Timour Muhidine ose cette thèse : “certains cinémas sont plus importants que les films”. J’aime cette franchise, qui renverse la hiérarchie cinéphile sans la mépriser. Le ton, dès ces pages, refuse l’attendrissement facile : ce cinéphile aime ses salles avec une lucidité parfois ironique.
Palais en ruine, villes du cinéma perdu
Du Quartier latin, le récit s’élargit au monde, et chaque ville livre l’état de ses salles comme on lit l’état d’une civilisation. Timour Muhidine relève les traces des salles avant leur disparition, datant les effondrements en archiviste. Au Caire, les anciens palais du cinéma de Downtown, du Qahira Palas au Miami, dont certaines salles gardent une empreinte Art Deco, portent la mémoire des incendies de janvier 1952. Le Diana se réduit à une ruine postapocalyptique tandis que la façade du cinéma Métro affiche un état calamiteux ; l’auteur convoque l’histoire (le rapprochement de Nasser et Nehru en 1954, la décision de protéger le cinéma égyptien en 1973) pour éclairer la lente agonie d’un art populaire. À Istanbul, l’Elhamra de la rue Istiklâl, qu’il visite en 1996 avec Giovanni Scognamillo, fils de l’ancien propriétaire italien, s’efface sous les boutiques de fringues et la rénovation urbaine, ce mot qui signe les arrêts de mort. La mélancolie change de teinte selon les villes : ruine au Caire, inventaire à Istanbul, échec et survivance à Berlin ; le livre s’attarde autant sur les disparitions que sur les rescapés, le Splendid Palace de Riga (1923) ou l’Atlas Sineması d’Istanbul, qui s’est maintenu. Timour Muhidine connaît ces cinématographies de près, sachant que les blockbusters américains débarquaient à Beyoğlu avant l’Europe et que la juxtaposition des imaginaires y nourrissait “de nombreux nanars comme on les aime”. À mon sens, ce mouvement urbain forme le centre critique du livre.
L'empire du nanar
Là où d’autres trient, Timour Muhidine collectionne. Le dernier mouvement revendique une cinéphilie sans hiérarchie, et cette liberté se vérifie à l’échelle du livre entier, quand Satyajit Ray, Murnau, Robert Mitchum et un kung-fu philippin de 1982 entrent dans la même mémoire de spectateur. Robert Mitchum y obtient une catégorie à lui seul, défendu avec une obstination réjouissante ; les blockbusters vus à Istanbul ou en Lettonie y valent par le souvenir qu’ils scellent, davantage que par leur grandeur. Le goût du nanar va de pair avec un regard parfois cruel, une ironie qui désarme l’attendrissement. La nostalgie des cassettes vidéo, des vidéoclubs voisins du marchand de pizzas, des bandes magnétiques que les poissons prendront pour des algues, donne à ces pages une drôlerie tendre. Le classement redouble la critique : composé par villes, en chapitres qui montent souvenirs, analyses de films et digressions historiques, le récit se referme sur deux index, les films et les villes, transformant une vie de spectateur en archive. Les remerciements, où Timour Muhidine expose sa théorie du traducteur-écrivain dont les deux extrémités finissent par se rejoindre, donnent une clé discrète : le cinéphile, comme le traducteur, fait passer des œuvres d’une salle à l’autre, par fidélité au plaisir plus qu’au canon. J’avoue ma gratitude pour ce regard, qui rend leur dignité aux salles disparues comme aux films méprisés.
À refermer Voyage en grand écran, une seule envie demeure : retrouver une salle, un horaire, une attente, et savoir gré à Timour Muhidine d’avoir changé une vie de spectateur en une mémoire restée vive, où l’humour le dispute à la cruauté ; un livre qui réconcilie l’érudition cinéphile avec le bonheur intact d’avoir aimé des salles obscures.