Claudia Dey, Sa fille, traduit de l’anglais par Fanny Britt, Québec Amérique, 05/03/2026, 216 pages, 20€
Mona approche son père seulement aux heures où il trahit sa propre vie. De cette loyauté élémentaire, où Paul reste son père même lorsqu’il la blesse, Claudia Dey tire un roman sur la dépendance filiale et sur la matière vive qu’une existence devient sous la plume d’un autre, quand le père est un romancier qui se nourrit des siens. Sa fille, magnifiquement porté en français par Fanny Britt aux éditions Québec Amérique, ausculte la fusion et la reconquête d’une voix propre. Le livre laisse une lucidité inconfortable.
Le parasite et l'hôte
Au commencement, il y a un homme qui chatoie. Paul Dean, romancier adulé pour un livre paru quinze ans plus tôt, capte la lumière comme un métal précieux, et Mona règle son orbite sur les intermittences de son père. Claudia Dey installe d’emblée son dispositif : pour exister à ses yeux, Mona se fait complice de son adultère ; elle livre les cadeaux, reçoit les confidences de Paul et se nourrit de cette proximité clandestine, tandis que lui s’approprie, d’une écoute gourmande, tout ce qu’elle ressent. Tant qu’elle alimente la passion secrète, elle se sent précieuse, dotée d’un champ gravitationnel à elle ; sitôt l’aventure refermée, elle redevient une ombre. Claudia Dey ausculte cette économie de l’amour conditionnel avec beaucoup de lucidité. Voilà la grande réussite du livre : montrer comment un père change la tendresse en monnaie et l’enfant en créancier perpétuel, tenu de rembourser sans fin une dette qu’un autre a contractée pour lui. Le charme opère sur le lecteur autant que sur Mona, et c’est là le malaise voulu : on saisit la manipulation, on la voit fonctionner ; et l’on cède quand même au magnétisme de sa voix. Dès le berceau, Mona fut une image, nourrisson brandi en robe de baptême sur une photographie de Playboy, prénommée d’après l’infirmière de Las Vegas que Paul a intégrée à sa propre légende. Le corps du père, mythifié jusqu’à sa blessure thoracique, occupe tout l’espace ; celui de la fille apprend très tôt à se faire minuscule.
La fille qu'il décrit
Le titre du roman de Paul Dean coïncide avec celui que porte le livre de Claudia Dey ; cette mise en abyme forme l’un des nœuds du roman. La gynécologue, puis un couple croisé au restaurant, ramènent chacun Mona à son père : l’une la rapproche de la fille décrite dans Sa fille, les autres voient en elle le vivant portrait de Paul et l’interrogent sur sa pièce, Margot. Mona vit cernée par une légende qui la précède. Claudia Dey en tire une interrogation sur le droit de transformer les proches en matériau romanesque, et le roman tient là sa charge la plus actuelle, sans pour autant se réduire à une thèse sur l’autofiction. Le père a prélevé la matière de sa fille comme on prélève un organe, et le succès a sanctifié le geste : traductions, adaptations au cinéma, publicités de scotch et de cigares, toute une industrie née d’une vie captée. Devenue dramaturge, Mona hérite du même soupçon, puisque sa sœur Eva la bannit en l’accusant de vouloir faire spectacle de la douleur d’autrui. Le motif circule dans tout le livre : Wes, le mari de Mona, comédien, a joué Hamlet, ce fils sommé par le spectre de son père d’exécuter une vengeance dictée depuis l’au-delà. La famille se divise alors en factions affectives, chacun retranché derrière ses griefs et ses loyautés ; cette partie est la plus retorse du roman, parce qu’elle se garde de désigner un coupable commode et laisse le lecteur démêler seul les fils du sang et ceux de l’art.
Se déprendre de la toile
Le dernier mouvement déplace Mona vers une position de sujet, sans lui promettre une délivrance entièrement acquise. Claudia Dey y conduit son héroïne à travers les expériences les plus concrètes du corps : une grossesse interrompue à l’adolescence, une agression, un deuil périnatal et l’effondrement médical qui s’ensuit, puis le travail patient d’une psychothérapie. La romancière compose ce trajet comme une reconstruction discontinue et fragile, où Mona apprend à soutenir son propre regard dans le miroir qu’elle fuyait. Le motif de la transmission affleure : Natasha, sa mère, porte une blessure voisine, faite d’abandon, d’une tentative de suicide et d’un effacement créatif singulier, puisque son travail sur le manuscrit même de Sa fille fut absorbé sans reconnaissance dans la gloire de Paul. Autour de Mona gravitent des présences qui la tiennent à distance du père : Wes, son mari, Juliet, sa sœur, l’amie Ani. La construction épouse cette conscience à vif : scènes brèves séparées de blancs, va-et-vient entre souvenir et présent, déplacements de focalisation vers Wes, Cherry ou Eva, qui font du récit un montage plutôt qu’une ligne droite ; la prose avance par images abruptes, souvent organiques, qui maintiennent la détresse au présent. Sa fille préfère l’arrachement à la consolation facile ; à mon sens, c’est là que Claudia Dey gagne son pari. Sa fille éclaire sans consoler le prix d’une vie reprise à qui prétendait l’écrire, et on referme ce roman avec la certitude d’avoir tenu une œuvre qui compte.