Madeleine Allard, Une fenêtre par où s’échapper, Québec Amérique, 05/03/2026, 184 pages, 18€
Une enfant de huit ans veille dans le noir. À Montréal, en 1983, Lucie épie les femmes de sa maison, guette une présence qu’elle nomme la Furie et cherche, nuit après nuit, à comprendre ce qui se défait autour d’elle. Madeleine Allard (Québec Amérique) confie son roman à cette conscience d’enfant aux aguets, et en tire une enquête intime sur le mal-être maternel. On la suit le souffle court.
Le bon âge
Tout commence par une insomnie. Lucie, huit ans, partage une chambre avec ses deux sœurs et passe ses nuits à fixer le dessous du lit superposé, déroulant des raisonnements d’une logique implacable : si elle bouge, sa jaquette s’entortille ; si sa jaquette s’entortille, le plancher craque ; si le plancher craque, la grand-mère surgit. Madeleine Allard épouse au plus près cette pensée enfantine qui procède par engrenages et par superstitions, gouvernée par une arithmétique de la peur où chaque geste appelle sa conséquence. La trouvaille tient dans la voix : un présent obsédant, des phrases qui se relancent et se reprennent, une oralité québécoise installée comme une matière vivante, à distance de tout folklore. L’obéissance, chez Lucie, prend une coloration presque sacrée : la voix de la mère descend sur elle comme celle de Dieu sur les bergers de son livre de catéchèse, impossible à éluder même les mains plaquées sur les oreilles. Lucie se croit dotée d’un don, celui de pressentir le danger tant qu’elle occupe l’entre-deux de l’enfance et de l’adolescence, quand sa peau demeure poreuse au-dehors ; ses sœurs, elles, ont déjà franchi le seuil. J’avoue une tendresse particulière pour cette théorie du seuil, si juste dans sa candeur : Suzanne, l’aînée, exploite d’ailleurs le privilège de la cadette, en lui faisant commettre les fautes qu’une grande paierait trop cher. La romancière sonde la place exacte de l’enfant dans la fratrie, ce besoin d’être admise qui fait payer si cher l’appartenance. Le Montréal de 1983 affleure dans chaque détail, du pâté chinois aux Froot Loops, de la brigadière du boulevard Saint-Michel aux sandwichs au baloney ; le décor porte une condition sociale autant qu’une époque.
La furie
Au printemps précédent, quelque chose se dérègle chez Denise, la mère. La Furie, d’abord intermittente, gagne du terrain, déborde du corps maternel et envahit la maison comme une fumée âcre qu’il faut laisser passer. La romancière tient là son image maîtresse, et le titre en découle : la mère sort prendre l’air pour évacuer sa rage, “comme lorsqu’on ouvre une fenêtre pour laisser échapper la fumée”. Madeleine Allard déploie une cartographie du mal-être féminin, cette fatigue d’une femme qui déteste tout ce qu’elle accomplit et l’accomplit pourtant sans relâche, qui repousse ses filles d’un mouvement de jambe après les avoir serrées contre elle. La force du livre vient de son refus de juger : la Furie demeure un phénomène observé par une enfant, mythifié, soustrait à toute explication surplombante. Le corps de l’enfant fait office de sismographe : une chaleur monte du ventre et l’alarme intérieure sonne bien avant que la pensée nomme le péril. Vient ensuite l’épisode des cerises, moteur du récit, où Suzanne enrôle sa cadette dans de petits larcins répétés au Steinberg, et où Lucie sent monter une pulsation qui commande son bras à sa place. Surgit alors une figure que je tiens pour le sommet du roman : une femme errante, sale, qui pousse un carrosse et berce une poupée prénommée Solange, du nom de la fille qu’on lui a retirée. L’autrice fait de cette apparition le double inquiétant de la mère, la version extrême d’une maternité empêchée ; les deux silhouettes se répondent, et l’enfant les confond bientôt en une seule menace. À l’arrière-plan, le manque d’argent et les absences du père dessinent une honte sourde devant le voisinage ; tout pèse sans bruit.
Fermer les yeux
Reste le geste qui donne sa basse continue au livre : fermer les yeux. La mère l’a enseigné à Lucie pour vaincre l’insomnie, et l’enfant y voit après coup la cause de son aveuglement, persuadée que les paupières closes lui ont dérobé la vérité. Madeleine Allard transforme ce conseil domestique en énigme morale : l’enfant qui garde les yeux ouverts s’expose à comprendre ce qu’elle préférerait ignorer, et les fermer revient à se protéger au prix d’une cécité consentie. Sous la fable enfantine affleure une réflexion serrée sur la mémoire et ses pièges, sur la part de fabrication que recèle tout souvenir d’enfance ; l’autrice l’assume jusque dans ses remerciements, où elle place son propre récit sous le signe d’une vérité indissociable de sa part d’invention. J’admire la franchise de cet aveu, qui éclaire le projet sans le trahir. Une silhouette discrète éclaire cette noirceur par contraste : le vieux voisin portugais qui, d’avril à octobre, tuteure ses plants de tomates avec des restes de bâton de hockey et les voit ployer sous les fruits, là où la mère s’épuise sur une platebande rétive. La romancière creuse aussi ce que les femmes d’une même lignée se transmettent à leur insu, cette fatigue qui couve et cherche sa sortie, ce besoin d’épanouissement d’une génération entière de mères assignées au foyer. Le geste de regarder par la fenêtre, repris de femme en femme, devient l’emblème de toutes les évasions silencieuses, du rêve jusqu’à la fuite.
Madeleine Allard signe un roman d’une âpreté tendre, capable de nommer le pire de la vie domestique sans renoncer à l’amour qui la traverse ; et l’on en sort avec le sentiment d’avoir tenu, le temps d’une lecture, une part frémissante de ce que signifie naître fille, puis devenir mère à son tour.