Bernard Fournier, La spiritualité de Beethoven, préface d’Alain E. Andrea, Les Éditions du Cerf, 14/05/2026, 384 p, 25€.
Pendant quarante ans, Bernard Fournier a joué Beethoven avant de l’écrire ; l’expérience du jeu y précède l’analyse et la nourrit. Son livre relève un terrain que la musicologie avait laissé en jachère : la spiritualité y devient le principe générateur de l’œuvre entière, des lieder sacrés aux symphonies et aux quatuors où la musique se passe de tout mot, et jusqu’à la Missa solemnis. Suivre le geste de la prière au cœur de la note pure : tout le livre tient dans ce pari.
La digue et le tremplin
Avant d’être un livre, La spiritualité de Beethoven fut une pratique : celle du musicien qui revient sans fin à la même partition et découvre que sa vérité ne se livre qu’à la patience, à l’imitation d’un Pablo Casals, qui – jusqu’à sa dernière heure – joua chaque jour une des six suites de Bach dont il fut l’inventeur. Le premier geste musicologique de Bernard Fournier fut, raconte-t-il, un exposé de classe préparatoire sur les quatuors ; il y cherchait déjà des mots pour l’ineffable, et s’apercevait que la subjectivité privée de garde-fou rationnel manque son objet. De cette fréquentation de quarante années, l’auteur tire une méthode dont il revendique l’apparente contradiction. L’analyse pose le sol ferme, discipline l’intuition, refuse à l’émotion le délire qui trahirait son objet ; puis ce même garde-fou se change en tremplin et autorise ce saut dans le vide qu’est l’interprétation. La fonction émotion et la fonction pensée avancent ensemble, deux versants d’un seul geste. En s’autorisant de Theodor Adorno, pour qui la grande œuvre demande qu’on en résolve objectivement l’énigme, et de Robert Musil, qui séparait la pensée logique de la pensée affective, Bernard Fournier place son ambition très haut. Cette discipline fait la valeur du livre : elle écarte la dévotion bavarde comme la froideur du démontage, et tient l’enthousiasme comptable de ce qu’il affirme.
Spiritualité : l’auteur en circonscrit d’emblée le sens, tel que l’introduction le déploie. Au-delà du seul rapport à Dieu, le mot embrasse l’ineffable, l’âme, la poésie, l’éthique, et chez Beethoven la nature plus qu’ailleurs. Voilà pourquoi le livre appelait d’autres mains que celles du musicologue de cabinet, des mains qui aient porté ces partitions et un corps qui sache comment un accord cède et résiste. Bernard Fournier apporte cette connaissance vécue qui précède l’érudition et la déborde.
Le père sous les étoiles
Élevé dans le catholicisme par sa mère, Beethoven a tenu sa foi à distance des Églises et lui a donné une forme hétérodoxe, où le christianisme large des Lumières se mêle à un idéal humaniste. Bernard Fournier rassemble les pièces de ce dossier singulier : les Carnets intimes du Manuscrit Fischhoff, où le compositeur tutoie Dieu comme un proche, le prie, lui rend grâce et le prend parfois à partie ; la correspondance, où la même familiarité affleure. Le Dieu de Beethoven se donne comme un père tout-puissant et présent, accordé au ciel étoilé autant qu’aux arbres et à la forêt, foyer d’un déisme panthéiste que nourrissent la théologie naturelle de Christian Sturm et la profession de foi rousseauiste. Cette mystique du ciel étoilé, qui rattache Dieu à l’éternité, irriguera plus tard les élans ascensionnels de la Neuvième Symphonie et de la Missa solemnis.
À ce Dieu chrétien Beethoven adjoint des divinités païennes : Isis et l’inscription du temple de Saïs qu’il recopie dans son journal, l’Inde découverte à travers Herder, la mythologie grecque, le destin des stoïciens. Sa double appartenance tient dans une formule que cite Bernard Fournier : “J’ai deux maîtres, Socrate et Jésus.” L’auteur pousse plus loin que le constat ; il risque une hypothèse psychanalytique et lit dans ce Dieu-Père souverain une réponse possible à l’absence du père réel, un désir de paternité que Beethoven reportera sur son neveu Karl. Devant la mort, la même spiritualité se partage entre la consolation du Chant élégiaque et l’effroi du Chant des moines, ce diptyque funèbre aux résonances inverses.
Dans les lieder du Manuscrit, la Cantate sur la mort de Joseph II ou le Christ au Mont des Oliviers, on voit la matrice où se forment les gestes que la suite du livre verra essaimer. Le Heiliger Dankgesang du Quinzième Quatuor, ce chant de reconnaissance d’un convalescent à la Divinité que le mode lydien suspend hors du temps, en marque le seuil : la prière passe dans la matière du quatuor, sans un mot.
la prière sans paroles
Que devient le geste spirituel lorsque le texte sacré se retire et que la musique se retrouve seule ? La deuxième partie répond, et Bernard Fournier y engage sa thèse la plus audacieuse. Les élans ascensionnels qui portaient la prière vers le ciel se prolongent dans les symphonies ; les silences suspendus qui figuraient la présence divine se creusent dans les quatuors ; la même tension migre vers le même horizon invisible, sous une autre forme et avec une urgence intacte. Réduire ces pages à leur seule dimension sonore les amputerait de leur extraordinaire portée. La Cavatine du Treizième Quatuor, page de pur recueillement, le démontre autant que l’immense adagio de la sonate opus 106.
Dix-sept mouvements traversent cette partie, du finale de la Pastorale à l’Ouverture de Coriolan. Bernard Fournier y déploie sa manière, qui compte les mesures, nomme les tonalités, suit une nuance vers le pianissimo, puis rapporte chaque détail d’écriture au sens qu’il porte. Là se dessinent les trois visages immanents de cette spiritualité : la nature qui rend grâce, la fraternité du don, et cette volonté qui force l’obstacle quand tout s’y oppose. Avant l’entrée du soliste, dans le Concerto pour violon, deux vagues de l’orchestre se répondent et submergent l’auditeur ; ailleurs, dans la coda du Quatrième Concerto pour piano, des gerbes de gammes ascendantes embrasent l’espace et disent une générosité que l’auteur tient pour proprement beethovénienne. Devant les barrages qui bloquent l’avancée du discours, dans l’Ouverture de Léonore III, Beethoven se tient debout et force le passage ; sa musique fait de cet entêtement une morale.
La paix sous les armes
Tout converge vers la Missa solemnis, l’œuvre que Beethoven tenait pour la plus grande de sa vie et que ses contemporains reçurent avec perplexité, parce qu’elle exigeait d’eux davantage qu’une écoute. Les rares mots que le compositeur a livrés sur ses motifs écartent tout but matériel : il composait parce que ce qu’il portait au cœur devait sortir, et parce que l’esprit, disait-il, le lui inspirait et le lui ordonnait. La troisième partie l’arpente mouvement par mouvement, du Kyrie à l’Agnus Dei, et y lit le testament d’un homme qui a tout traversé. Dans l’Agnus Dei, la prière de paix affronte de sourdes rumeurs guerrières, vision intensément personnelle de la supplication que Bernard Fournier met en lumière. L’œuvre déborde alors ses seules frontières confessionnelles : la mort s’y change en passage vers l’éternité, et les contradictions d’une vie entière, le Dieu-Père, le panthéisme, la morale, l’humanisme, s’inscrivent dans l’écriture même du chant.
La préface d’Alain E. Andrea résume cette somme par une très belle image : le chaos et l’étoile, tenus face à face sans synthèse apaisée. Beethoven laisse la question de Dieu ouverte et la maintient sans fléchir ; voilà pourquoi la Missa solemnis continue de nous atteindre au plus intime. L’originalité de l’ouvrage tient à cette alliance que nul n’avait nouée avec une telle plénitude : la patience de l’analyste qui compte les mesures et l’audace de l’interprète qui ose nommer ce que la musique accomplit. Du fond de son silence, Beethoven entendait l’éternel ; il fallait un musicien pour nous le faire entendre, et Bernard Fournier l’a fait.