Yves Congar, La crise dans l’Église et Mgr Lefebvre, Les Éditions du Cerf, 07/05/2026, 144 pages, 12€
« Il faut faire une place à part à Yves Congar, tant par la profondeur doctrinale que par l’immense érudition dont il témoigne », écrivait R. Guelluy dans l’une de ses chroniques.
Et il est vrai que ce cardinal dominicain, spécialiste de l’ecclésiologie et du laïcat, demeure, trente ans après sa mort, l’une des figures clés du renouveau théologique ayant contribué de manière décisive à l’essor du concile Vatican II.
Longtemps jugé infréquentable, comme le jésuite Henri de Lubac, mais appelé dès le début du concile par Jean XXIII en qualité de consulteur de la commission théologique, ce dominicain s’est pleinement investi au cœur de la machine conciliaire, jusqu’à s’imposer comme l’une des figures de proue de l’aggiornamento de l’Église catholique.
C’est pourtant de cette ouverture au monde que naquit la controverse suscitée par des chrétiens ultraconservateurs, sujet brûlant dès l’origine et aujourd’hui encore, qui conduisit le théologien à prendre aussitôt la plume.
Son analyse, faite autant de bon sens que d’objectivité, fut saluée par plusieurs observateurs de l’époque.
Ainsi, La crise dans l’Église et Mgr Lefebvre, parue en 1976, que les Éditions du Cerf ont eu le mérite de republier cette année, conserve, cinquante ans plus tard, toute sa pertinence et sa portée prophétique.
Indignation plutôt que pamphlet
Il suffit, pour s’en convaincre, de se référer aux premières lignes du premier chapitre afin de saisir l’incongruité du schisme face aux réalités de l’Église.
Encore Écône et Mgr Lefebvre ? Les brûlantes questions auxquelles est confrontée l’Église dans le vaste monde ne sont-elles pas autrement importantes ? Et comment, à moins de l’ignorer, ne pas faire attention plutôt à ce qui naît un peu partout d’évangélique : catéchètes volontaires, groupes de prière, aide à tant de détresses ? Comment accepter que le bruit d’une désobéissance recouvre le travail fidèle et quotidien de dizaines de milliers de laïcs, de prêtres et de religieuses qui, sans haut-parleurs, font exister l’Église au sein d’un monde immense et difficile ?
Telle était l’idée maîtresse de son appréciation de l’univers catholique qui, s’il n’était pas sans lacunes, demeurait conforme aux enseignements de l’Évangile.
C’est la raison pour laquelle cet artisan majeur du dialogue ne pouvait que s’insurger contre ce qui entravait la communion. Une indignation critique, par la force des choses, mais qui n’a cependant rien d’un pamphlet, comme il le précise dans son avant-propos.
« Pour une Église de toujours »
Lecteur, ne vous irritez pas contre moi, ouvrez ce petit livre et lisez-le dans l’esprit en lequel il a été écrit : il ne veut qu’aider des frères catholiques à se remettre ou à demeurer lucidement dans la pleine et joyeuse communion de l’Église une, sainte, catholique et apostolique, Église d’aujourd’hui, Église de toujours.
Une telle magnanimité n’obère pas les reproches adressés à la ligne lefebvriste, notamment au sujet de sa vision statique de la Tradition, comme si la vérité chrétienne devait rester enfermée dans des formes historiques immuables.
Ce concept de Tradition constitue l’une des causes majeures de ce dévoiement schismatique, mais il n’est pas la seule. Les différends portent aussi sur les notions de collégialité, d’œcuménisme et de liberté religieuse, successivement définies dans divers chapitres.
Ces prises de position radicales de l’évêque d’Écône, aux yeux d’Yves Congar, puisent leur source dans une lecture politique et dans une vision éculée de la modernité, comme il le souligne :
Ce que nous avons entendu et su de lui au Concile, ses déclarations comme ses textes, tout dénonce en lui un homme de droite accordé aux positions de l’ancienne Action française. Un esprit convaincu qu’il existe un complot des méchants, qu’une conspiration judéo-maçonnique ou communiste s’est ouvert des accès dans l’Église, y est active et y fomente une subversion interne.
Des mots durs, certes, mais appropriés aux dramatiques conséquences d’une rupture survenue au moment même où l’Église cherchait une vérité et une spiritualité conciliaires, dans le désir d’un authentique retour à sa source évangélique.