Jean-Max Méjean, Albert Montagne (préface), Jean-Denis Bonan dans tous ses arts, Éditions L’Harmattan, 08/01/2026, 168 pages, 21€
Jean-Denis Bonan dans tous ses arts…Sous ce titre un peu énigmatique se cache un hommage à un réalisateur atypique et méconnu, préfacé par un spécialiste de la censure au cinéma, Albert Montagne.
Le parcours riche et fécond d’un réalisateur humaniste
Qui était Jean-Denis Bonan ? Divers auteurs de cet ouvrage collectif, dirigé par Jean-Max Méjean, se penchent sur sa biographie et son œuvre. Né en 1942 à Tunis, alors protectorat français, aujourd’hui âgé de quatre-vingt-trois ans, il a exercé divers métiers dans les domaines du cinéma et de la télévision, (trente films en tant que réalisateur, vingt en tant que scénariste, six comme acteur, autant comme monteur, trois comme producteur, et un comme directeur de la photo). Bref, une centaine de films, un parcours qui surprend d’autant plus qu’il demeure aujourd’hui un quasi-inconnu. Bien que cinéaste militant, il n’est pas reconnu pour son cinéma politique, peut-être en raison de son caractère inclassable, mais surtout, de la censure dont il a fait l’objet. Pour vivre, il a enseigné à l’IDHEC, ce qui lui a permis de financer en partie le groupe Cinélutte en 1979. Il s’est trouvé contraint de travailler pour les télévisions, jusqu’en 2006, sur des sujets comme l’histoire, la philosophie, la psychanalyse, la poésie et la peinture, toujours dans une perspective humaniste.
Ainsi, divers témoignages, sa fille, ou des amis, parlent de l’homme qu’il était. Julie Bonan évoque ses premiers souvenirs liés à son père, improvisant au violon une mélodie quasi-orientale, son goût pour la poésie, de Baudelaire à Saint John Perse, et surtout « ce souffle de l’ailleurs » qui n’a jamais cessé de le pousser « à regarder plus loin, à chercher dans l’autre, ce souffle de l‘exilé. Un souffle chaud, plein de fraternité. » Il lui a transmis, avec son aspiration à la liberté, sa passion pour la cinéphilie. Marina Vlady lui dédie un souvenir ému, Domi Bergougnoux le fait revivre dans un très beau poème, Marc Wilmart fait le portrait d’un « rebelle à la télévision ». Andréas Becker évoque le tournage à Hambourg du film Bleu Pâlebourg. Richard Madjarev revient sur Sacres et Massacres. Ariel Brami raconte son rapport à la peinture, et sa pratique des arts plastiques, dans son article «De toutes les couleurs ».
Un cinéma atypique, mélange de poésie et de contestation
Son parcours nous interpelle, avec une œuvre au confluent de la poésie, des arts plastiques et du cinéma. Rejetés au moment de sa création, ses films ont suscité l’intérêt des critiques au cours des années 2010. La cinémathèque de Tunis a organisé en 2020 une rétrospective des œuvres de celui qui se considère comme un réalisateur tunisien. « Prenant le parti des exploités », écrit Hichem Ben Ammar, il se sentait plus proche des autochtones que des colons français. » Son père, avocat, a permis la libération de militants pour l’indépendance. Peu à l’aise dans le système scolaire, refusant toute forme d’autorité, il se réfugiait dans la poésie. En 1957, sa famille s’est installée en France, mais il a gardé la nostalgie de son pays natal, où s’est tissée sa passion pour le cinéma. Avec la guerre d’Algérie, en 1962, il a découvert le cinéma militant.
Mélange d’anarchisme et de contestation, son œuvre littéraire, cinématographique et plastique apparaît profondément subversive. Il tourne le court métrage, Tristesse des Anthropophages (1966) son premier film professionnel, une satire mêlant le burlesque et l’onirisme. L’interdiction du film le relègue dans une marginalité qui le poursuit toute sa vie, alors qu’il est un pionnier, et lui vaut l’étiquette de cinéaste maudit. En 1967 il fonde le groupe Arc, un collectif de cinéastes engagés contre l’impérialiste, mais subit le désir d’exclusion de ses camarades lorsqu’il réalise un film personnel, La femme bourreau. Ce thriller au climat mortifère, film intuitif et prémonitoire, « se situe au point de jonction entre la poésie et l’art au-dessus du temporel et du politique il se distingue par sa complexité et son mélange des genres. » Et, comme l’affirme le réalisateur, « la poésie a ceci de plus sur le politique, c’est qu’elle est utopie ». Celle dont il se réclame se situe du côté du blasphème, du sacrilège, de la profanation, elle est pure violence, et s’attache à désacraliser les valeurs établies. Mais son travail de documentariste semble s’élaborer au fur et à mesure, intègre l’imprévu, l’accident, l’aléatoire. Dans Les tueurs d’ordinaire (2022) Jean-Denis Bonan se sert de l’effet Koulechov de façon extrême, et opte pour un montage en forme de labyrinthe, n’hésitant jamais à prendre des risques. Son travail de plasticien joue sur l’inachevé, les taches évoquant des formes organiques, pour « donner vie à de nouvelles présences au monde ». Son travail demeure confidentiel, mais son militantisme et celui de certains camarades lui ont valu parfois la diffusion en salle. Bonne chance la France, 1974, a même été présenté au Festival de Cannes. Sa sensibilité s’exprime tant dans ses œuvres cinématographiques que télévisuelles.
Motifs récurrents d’une œuvre au confluent de divers arts
Claude Merlin évoque les motifs récurrents qui parsèment son œuvre, le labyrinthe, les vitrages et les miroirs qui voilent et dévoilent, et le rôle joué par le regard des spectateurs. Pascal Françaix y revient dans son analyse du film Les tueurs d’ordinaire, en montrant la sensualité d’un cinéma jouant sur les matières les plus nobles comme les plus abjectes, un cinéma à la fois sonore, visuel et haptique, où les buissons inextricables côtoient tas de gravats ou dentelles arachnéennes. Il évoque aussi ces « écrans dans l’écran protégeant l’énonciation d’une parole incertaine (les vitres) ou révélateurs d’une absence au monde, la désagrégation du moi (les miroirs). »
Deux articles sur sa poésie complètent cette approche du réalisateur. Georges Quidet analyse quatre textes poétiques, d’où surgissent de multiples images. Elles ôtent aux choses leur contour familier, et suggèrent la décomposition, à travers l’abondance de fumées, de brouillards, de mousses, et de végétations enchevêtrées. Elles dessinent des paysages mentaux. Meutes, Et que chaque lame soit cri, propulsent le lecteur dans un « méli-mélo de mots », un lexique décalé et impertinent, un travail sur la langue intime et secrète du poète. Marie-Josée Eynenne dit son émerveillement devant « cette langue inclassable et belle, inspirée par la mer », et rapproche ses écrits de ses films, récurrents d’une œuvre à l’autre, les gares, les voies ferrées, le surplomb de la caméra, le no man’s land, les ruines, les reflets, dans un miroitement qui confère à la réalité une forme d’étrangeté. Des tunnels, des sentiers, des valises, parsèment son univers, où le sable et l’eau renvoient à l’enfance. Le poète comme le réalisateur suggèrent par l’image une émotion qui touche le spectateur.
Jean-Denis Bonan vu par lui-même
Le livre se clôt par un entretien avec le réalisateur, opéré par Jean-Max Méjean. Jean-Denis Bonan s’y décrit comme un errant dépourvu de plan, qui gratte la terre tel un archéologue. Il évoque son désir de critiquer la société, la rendre plus juste, et, devant la censure qui l’étouffe, continuer à créer hors du système qui le rejetait. Il ose de très belles images pour parler de Mai 68, « venu se poser comme un oiseau sur Paris », et qu’il perçoit comme un moment de poésie, avec ses slogans mémorables. Son incroyable fécondité, explique-t-il, vient d’un besoin de « voiler la peur, d’écarter la mort, de la tenir à distance. » A l’absurdité du monde qu’il dénonce, il oppose « le fantasme, le rêve, la révolte, la fuite. » Il préfère l’inachevé, image du vivant, à une œuvre trop parfaite évoquant le tombeau, et se voit comme un alchimiste, un incroyant aussi, à qui le cinéma permet d’approcher le ciel. La beauté n’a pas besoin pour lui de recettes, il lui suffit pour l’atteindre d’y mettre les battements de son cœur. Il aime l’immense autant que l’infime, et se compare à certains talmudistes qui pratiquaient le culte du détail.
Dans ce livre, que l’on peut aborder au gré de sa fantaisie, s’expriment toute l’amitié et la sympathie qu’inspire Jean-Denis Bonan, ainsi que le respect et l’admiration pour la diversité la beauté et l’humanisme de son œuvre. Il permet de connaître un homme d’une qualité rare et un grand créateur. Ce texte suscite le désir de lire les livres du poète et de découvrir ses films, trop peu présents à l’écran. Souhaitons qu’il permette de les arracher à l’ombre dans laquelle la censure l’a trop longtemps plongé, en suscitant des colloques et des rétrospectives de ses films.