Olivier Rasimi, Saint Max, Actes Sud, 01/04/2026, 208 pages, 19,90 €
Max Jacob naît à Quimper le 11 juillet 1876, poète et peintre, juif breton converti au catholicisme, avec Picasso pour parrain de baptême. Proche de l’avant-garde de Montmartre, il finit retiré près de la basilique de Saint-Benoît-sur-Loire, servant la messe et couvrant de gouaches des feuilles salies de cendre. Un jeudi de février 1944, la Gestapo vient le chercher parce qu’il est juif. Olivier Rasimi ouvre là Saint Max, récit paru chez Actes Sud, et fait de cette arrestation la première station d’un chemin de croix ; le livre y cherche la sainteté à hauteur d’homme, dans le froid, la prière et le calembour.
Le givre et la première station
Le récit s’ouvre au plus près de Max, assis devant l’aquarelle inachevée de Picasso, foulard violet au cou, quand trois hommes en manteau de cuir noir entrent avec l’hiver. Olivier Rasimi écrit au présent, du dedans, et fait de la matinée ordinaire (la messe, la communion reçue des mains de l’abbé Hatton, la méditation quotidienne, le café bouillant de la logeuse) le socle sur lequel bascule la catastrophe. Le calembour circule dans ces pages, mais il faut lui rendre son origine : la Gestapo rebaptisée la « J’ai ta peau » revient à la voix narrative, puis au Dr Castelbon qui la glisse en douce pour faire rire. L’officier parle un français soigné, recommande de ne pas emporter de livres, promet un simple aller-retour à Orléans ; la courtoisie de la machine glace plus encore que sa brutalité. L’esprit du poète, lui, se réfugie dans la prière qui monte du froid des bronches, au lendemain d’un mercredi des Cendres. Le sacré se tient à ras de terre, dans le poêle où se chauffent les policiers et la valise grande comme un sac de voyage ; cette façon d’installer l’effroi au cœur du concret domestique fait, je le crois, la réussite du chapitre liminaire.
La vitrine de Vollard et le baptême
Douze chapitres aux titres littéraires (Fleury l’été, Yo Picasso, Radis rose, radis gai) remontent alors le cours d’une vie, entre la première et la quatorzième station. Rue Laffitte, un matin de juin 1901, la vitrine de Vollard cloue Max devant une petite toile de Picasso où le rouge saigne dans le noir, éblouissement qu’Olivier Rasimi traite en conversion avant la conversion. Les exercices de poésie banale que Max s’impose alors, aller d’un réverbère à l’autre pour arracher au trottoir une image inédite, disent déjà une mystique du regard. La vraie conversion viendra plus tard, vertigineuse : comment devenir chrétien lorsqu’on est un petit juif né à Quimper, et prendre Pablo pour parrain au bord du baptistère. Le livre garde à cette bascule tout son scandale intime. Le désir, chez Max, se noue au remords : dans la méditation du chemin de croix, il substitue au Christ ses propres amants, Jean, Raymond, André, Georges, René, pour éprouver dans sa chair le poids du bois et de la faute. La sexualité avance sous le double signe du péché et de la grâce, jamais l’un sans l’autre ; c’est le nerf du chapitre « Pécher, se repêcher, se dépêcher », dont le titre change déjà la contrition en jeu de mots. Olivier Rasimi place en exergue une clef signée Max Jacob : “La légèreté n’est une qualité que si les fleurs cachent un abîme.” On y lit le programme du livre entier.
L'exode, la honte et la quatorzième station
Vient le temps de l’Histoire. La guerre rattrape la maison rose de la dame Persillard et déverse sur Saint-Benoît une cohorte de fuyards, voitures d’enfant poussées à bout de bras, soldats sans chefs, chevaux laissés pour morts sur la route de Lorris. Fidèle à son refuge, Max renonce à l’exode. Il coud l’étoile jaune à même le cœur et bombe le torse pour qu’on la voie de loin, racine et postérité de David ; Olivier Rasimi y mêle pourtant la honte, puisque le livre écrit aussi une étoile où ne scintille que la honte. Le titre, Saint Max, et l’architecture des stations frôlent l’hagiographie et on le comprend volontiers. Le récit s’en garde par le bas, par l’ennui qui fige la plume au-dessus du papier, par le pipi glacé au bout du couloir en plein hiver, par la honte, par tout ce qui retient le poète de monter au ciel avant l’heure. La quatorzième station referme le chemin sur un dénouement, où l’attente d’un village entier se heurte à ce que l’Histoire a déjà tranché ; la sobriété d’Olivier Rasimi, à cet instant, décline l’apothéose que le titre paraissait promettre. On songe à la galerie de portraits que l’auteur a déjà signés, ce Cocteau sur le rivage où il approchait un autre artiste sans jamais le canoniser ; Saint Max s’inscrit dans la tradition du récit de vie qui serre un mort aimé au plus près, du côté des vies brèves bien plus que du vitrail. Saint Max prolonge cette manière, celle d’un biographe qui aime son modèle sans l’idolâtrer, et rend Max Jacob au seul lieu où un poète survit pour de bon, la mémoire vive de ceux qui le lisent encore.