Jean-Thomas de Beauregard, Je m’élancerai comme une petite fusée : Itinéraire vers Dieu avec Elisabeth de la Trinité, Éditions du Cerf, 14/05/2026, 232 pages, 18€
Une sainte carmélite dans l’ombre de la « petite Thérèse » de Lisieux et d’Edith Stein ! Voilà comment a parfois pu être perçue la canonisation d’Élisabeth de la Trinité par le pape François, le 16 octobre 2016.
Il faut dire que, face à la figure rayonnante de Thérèse de Lisieux, dont L’Histoire d’une âme suscita très tôt une large vénération populaire, et à Edith Stein, philosophe juive convertie à la foi chrétienne après la lecture de Thérèse d’Avila avant de trouver la mort à Auschwitz, la concurrence — si l’on peut l’exprimer ainsi — était de taille.
Ce qui ne diminue en rien l’intérêt de sa découverte, tant Élisabeth de la Trinité demeure une figure prééminente de la sainteté, aussi bien par la force de ses écrits que par son exemple de contemplation et de vie de prière.
C’est précisément la raison d’être de Je m’élancerai comme une petite fusée, ouvrage au titre éloquemment évocateur, tant cette femme d’exception irradie d’une intense ferveur spirituelle et ouvre les voies d’un authentique mysticisme.
Une longue filiation dominicaine
Théologien et directeur du Studium de philosophie de Bordeaux, Jean-Thomas de Beauregard possède toute la compétence requise pour en brosser le portrait, même s’il s’interroge lui-même, en ouverture, sur sa légitimité à le faire.
Pourquoi un dominicain se mêlerait-il de faire découvrir une carmélite ? Comme il le souligne dans son avant-propos, l’appartenance à une famille d’âmes devrait plutôt le conduire à s’intéresser aux saints et saintes de son propre ordre.
Une réserve étonnante qui trouve cependant sa réponse quelques lignes plus loin. Car, à bien des égards, Élisabeth est une cousine très proche de l’Ordre des Prêcheurs.
Le couvent des dominicains jouxtant presque celui des Carmélites à l’orée du XXe siècle, c’est d’abord par l’entremise d’un membre de l’Ordre, le père Vallée, venu y prêcher des retraites, qu’Élisabeth approfondira sa dimension trinitaire. Elle sera ensuite encouragée par l’enseignement d’un autre dominicain, le père Fages, avant qu’un autre représentant des Prêcheurs ne contribue à faire connaître la future sainte en louant ses Écrits spirituels auprès du grand public catholique.
Ce sont ces écrits qui vont constituer la matrice narrative de l’auteur. Non pas, comme souvent, en détaillant la biographie de l’intéressée, mais en faisant ressortir sa singularité spirituelle, comme il le précise d’emblée.
« À la différence de Thérèse d’Avila ou de Jean de la Croix, Élisabeth n’analyse pas, ou très peu, les états subjectifs dans lesquels sa vie spirituelle la plonge. N’ayant guère connu de grâces sensibles extraordinaires — extase, lévitation, stigmates —, elle a une vie contemplative tout entière enracinée dans l’Écriture sainte. Et c’est parce que sa vie de prière est objective, scripturaire et peu spectaculaire que ses écrits nous sont plus accessibles. »
Initiatrice mystique
C’est donc à partir de ces écrits que l’auteur bâtit sa réflexion, notamment autour de la célèbre prière « Ô mon Dieu, Trinité que j’adore », qui compte parmi les chefs-d’œuvre de la littérature spirituelle chrétienne.
Le premier chapitre, où l’élévation vers la Trinité s’exprime entre supplication et louange, est particulièrement éclairant, comme le souligne l’auteur.
« En situant la louange des perfections divines avant ses propres demandes, Élisabeth nous permet d’entrer dans un amour désintéressé de Dieu. Ce faisant, elle épouse non seulement la forme des psaumes, mais encore la prière par excellence qu’est le Notre-Père. »
Une explication à laquelle répond, au chapitre suivant, celle du « Ô » de l’adoration, véritable singularité de son écriture. Car si la lettre « Ô » traduit le caractère expansif et enthousiaste d’Élisabeth, elle renvoie également à son tempérament de musicienne, elle qui reçut, à l’âge de treize ans, le premier prix de piano du Conservatoire de Dijon.
Ces fulgurances de la future sainte, le théologien ne cesse ensuite de les clarifier au fil de son ouvrage.
De sorte que, de Le Christ aimé, crucifié par amour à Veiller auprès de Dieu, en passant par À travers toutes nuits et Ensevelissez-vous en moi, les différents chapitres deviennent autant d’axes majeurs, proposant des repères susceptibles de faire de chacun d’entre nous des apprentis mystiques du quotidien.