Jacques Arnould, Le Manifeste de Vitruve – L’humanisme à l’heure de l’exploration de l’espace, Les Éditions du Cerf, 10/09/2026, 188 p, 19€
“L’anthropocentrisme est mort, vive l’humanisme !” La formule, calquée sur le rituel des rois de France, sert d’argument à l’essai de Jacques Arnould. L’accusation portée depuis un siècle contre la prétention humaine à occuper le centre du monde est reçue, instruite, jugée. L’humanisme se relève ailleurs, et le renfort vient d’où personne ne l’attendait, des télescopes et des astromobiles qui explorent l’espace à notre place. Se décentrer pour mieux se retrouver, au prix d’un horizon.
La mesure empruntée. de Vitruve à Skylab
Une question traverse le livre, celle de la mesure, et les quatre chapitres la déclinent en un humanisme tour à tour mesuré, émancipé, éclaté puis durable. L’essai la prend au pied de la lettre, dans les unités du maçon autant que dans la prétention du philosophe.
Vitruve avait posé que l’art de bâtir doit imiter la nature, empruntant au corps ses seules unités, le doigt, la main, le pied. L’emblème le plus connu de l’humanisme repose donc sur un traité qui soumet le bâtisseur à ce qui le dépasse, et la mesure prise sur le corps s’avère empruntée. Jacques Arnould en tire la conséquence que Protagoras avait laissée ouverte et que Platon contestait déjà, “l’homme n’est la mesure que de l’homme”, programme plutôt que constat. Le corps dessiné vers 1492 par Léonard de Vinci, trop parfait pour qu’on s’y reconnaisse, vaut comme idéal et comme borne.
Avant lui, Hildegarde de Bingen avait logé un homme nu au centre d’une roue cosmique, bras ouverts, traversé d’énergies divines. Notre époque en a fait une manière de gourou, et l’essai la rend à l’histoire de la correspondance entre microcosme et macrocosme. L’homme y tient au cercle, et le cercle à Dieu. Quatre siècles et demi plus tard, un badge dessiné chez Hamilton Standard coud l’homme de Léonard de Vinci sur les combinaisons de deux astronautes de Skylab 3 sortis réparer leur station à l’été 1973. L’humanisme de la Renaissance passe à l’état de broderie et franchit l’atmosphère, le cahier iconographique des Éditions du Cerf permettant de vérifier l’écusson. Du dessin de 1492 à ce bout de tissu, le trait tient, le monde autour a changé.
La reconquista de la terre. le sol contre l’échappée
Le deuxième foyer repose sur un paradoxe que l’ère spatiale a vérifié. Quitter la Terre revient à la découvrir.
Les astronautes en témoignent, l’overview effect nommé par Frank White à la fin des années 1980 produit un sentiment d’appartenance plutôt que de supériorité. Quatre-vingt-dix minutes suffisent pour faire le tour de la planète et mesurer la finesse de son atmosphère. Salvador Dalí avait peint son Christ vu du dessus en empruntant la perspective plongeante à Jean de la Croix, rapprochement plus éclairant que les succédanés californiens en piscine d’eau salée.
Le sublime accompagne le mouvement, né selon Remo Bodei de l’effondrement des sphères de cristal, quand la nature devenue silencieuse et infinie hérite des attributs du divin. Emmanuel Kant l’éprouvait au pied d’une montagne et le logeait déjà dans l’esprit avant l’amas rocheux. Les images de Hubble le relogent dans le ciel, au prix de couleurs et de cadrages qui rapprochent la nébuleuse de l’Aigle des canyons de l’Ouest américain. Le cosmos que nous regardons est une composition, et l’essai le montre en lui laissant sa valeur scientifique.
Edmund Husserl avait donné la formule dès 1934, la Terre relève du sol plutôt que du corps, éprouvée comme immobile même si elle tourne, “l’arche-originaire Terre ne se meut pas”. De là vient le refus le plus net du livre. L’escapisme du NewSpace, la planète B, la terraformation, le transhumanisme rangé dans la même famille, tout cela procède d’une fuite, et fuir la Terre revient à se fuir. Pierre Teilhard de Chardin avait écrit la solitude de l’humanité dans les tranchées de 1918, et William Shatner, redescendu d’un vol suborbital en 2021, parle de funérailles.
La part de l’autre. Du robot au tout-autre
Le troisième foyer déplace l’humanisme de son centre vers ses bords. Il se reconnaît désormais à la place qu’il accorde à l’autre que lui.
Karel Capek avait donné le ton à Prague, en janvier 1921, en baptisant d’après la corvée, robota, un ouvrier artificiel sans âme et par là licite. Un siècle d’automates plus tard, la question s’est retournée. Le paradoxe de Hans Moravec tempère la frayeur, les machines “brillent dans ce que les humains trouvent difficiles, tandis qu’elles échouent dans ce qui nous est facile”, et l’astromobile met des journées à faire ce qu’un humain sur place réglerait en minutes.
L’hypothèse la plus suggestive vient de Jean Baudrillard, et l’essai la reprend sans la trancher. Les animaux se passent d’inconscient parce qu’ils ont un territoire, les humains en ont un depuis qu’ils l’ont perdu. Privée d’inconscient et d’imagination, la curiosité risque de se réduire à chercher ce qu’elle connaît déjà. L’essayiste s’arrête là, dubitatif sur la capacité d’un robot à imaginer, et le reconnaît sans détour. Friedrich Nietzsche fournit la contre-épreuve avec ses aéronautes de l’esprit, cet élan que seule une conscience éprouve.
D’où une proposition qui fait l’originalité du livre, le robot promu garde-frontière de l’identité humaine, tenu à l’écart de la responsabilité que les humains assument et chargé de protéger de nos contaminations les sols qu’il arpente. Le passage se paie, et l’auteur l’assume, puisqu’un constat statistique, les machines contaminent moins que nous, devient en quelques pages une thèse sur le gardiennage de notre identité.
La part de l’autre se lit sur les plaques dorées des sondes Pioneer, dont Carl Sagan dessina le message avec son épouse Linda et l’astronome Frank Drake, un homme et une femme qui évitent de se prendre la main pour dire leur altérité. L’animal, la machine et l’hypothétique habitant d’ailleurs manquent encore à ce dessin, et le dernier chapitre les y ajoute. Aux dernières pages, l’auteur se demande quelle part il conviendrait d’accorder à l’Autre ultime, transcendance drapée dans les voiles de l’inconnaissance, le savoir et le croire restant protégés l’un de l’autre.
Le livre se referme sur Alekseï Leonov, sorti du Voskhod 2 en mars 1965 au bout d’un cordon, et sur la phrase de Maurice Blanchot, “l’homme, mais un homme sans horizon”. Une fois posé ce qu’il peut savoir et faire, l’humain se retrouve avec l’espérance et l’imagination pour tout viatique, et l’on reconnaîtra là les trois questions de Kant dans leur ordre. La quatrième, celle qui demande ce qu’est l’homme, ouvrait déjà le livre, où Jacques Arnould demande qui nous sommes et qui nous choisissons d’être.
Il fallait une singulière liberté d’esprit pour aller chercher dans la ferraille des sondes et la broderie d’un écusson de quoi relever l’humanisme de son procès. Jacques Arnould l’a trouvée, et les Éditions du Cerf publient là le livre qui rend sa grandeur à la pensée humaniste.