Laurence Denooz et Christelle Schreiber-Di Cesare (dir.), Exil et migration au féminin depuis et vers l’Espagne (20e-21e siècles), Éditions de l’Université de Lorraine, 16/04/2026, 266 p. 24€
Février 1939. Des trains remontent vers le nord de la France, chargés de femmes et d’enfants espagnols, et à chaque arrêt on décroche un wagon. Celles qui descendent sur le quai comprennent qu’elles vivront là, dans une ville dont elles ignorent le nom. Laurence Denooz et Christelle Schreiber-Di Cesare rassemblent quatorze contributions autour de cette scène et de ses prolongements jusqu’aux champs de fraises de Huelva. Un volume qui rend leur épaisseur à des trajectoires que l’historiographie a longtemps rangées derrière celles des hommes.
1937-1975. Ce que les républicaines firent de leurs mains
Le premier chapitre s’ouvre sur des chiffres, passe par une chanson et s’achève sur des lettres. Olivia Salmon Monviola suit, aux archives départementales du Puy-de-Dôme, trois convois arrivés en gare de Clermont-Ferrand, cinq cent douze personnes venues de Bilbao, puis trois cent six le 25 juin 1937 et cent trente-six le 24 juillet. Elle revendique la micro-histoire de Carlo Ginzburg, et le pari tient. Derrière les bombardements de Durango le 31 mars et de Guernica le 26 avril, quelque cent vingt mille personnes sont évacuées entre juin et octobre 1937, et le gouvernement basque entreprend et finance le départ des femmes, des enfants et des vieillards, dont l’archive conserve les fiches dressées à l’arrivée.
Rocío Negrete Peña prend la suite dans les camps français, où plus de cent mille femmes, enfants et vieillards demeurent internés au 1er octobre 1939. Son choix lexical mérite qu’on s’y arrête, elle écrit « camp de concentration » d’après les sources d’époque, le mot d’internement ne s’étant généralisé que sous Vichy. Les femmes cousent, soignent, ouvrent des baraques-écoles, installent des « coins blancs » où l’on allaite, et quatre-vingts pour cent du personnel sanitaire des camps est lui-même réfugié en avril 1939. Elles réadaptent sur un ton moqueur une chanson comique des années 1910, “Bataillon de couturières… nous sommes toutes prêtes à coudre avec enthousiasme… un franc, deux francs, trois francs, nous voulons plus.” Nieves Castro dira qu’il fallait “distraire de notre mémoire le désir d’être libre”. Rocío Negrete Peña y lit une performativité, une fabrique du vivable à l’intérieur de la privation, et cette lecture change le statut du travail féminin dans l’internement.
Christelle Schreiber-Di Cesare ferme le volet par les trente lettres échangées entre Gabriela Mistral et dix républicaines exilées. La poétesse chilienne, Nobel 1945, premier écrivain d’Amérique latine et première poétesse, toutes nationalités confondues, à recevoir la distinction, fut consul à Madrid de 1933 à 1935 et recevait chez elle, à partir de 1935, le Círculo Sáfico. Elle verse à l’aide aux réfugiés le produit de certains de ses livres, appelle le dictateur “joli Franco”, reproche à l’Amérique d’avoir eu des plages accueillantes pour des migrations douteuses sans offrir d’embarcadère aux enfants errants. Un réseau de solidarité se dessine, que Christelle Schreiber-Di Cesare nomme sororité affirmée et rattache aux pionnières du féminisme.
2007-2018. L'or rouge et la fiction de la circularité
Le deuxième chapitre change d’époque et de méthode, et livre le morceau le plus tranchant. Chadia Arab démonte le « Programme de gestion éthique de l’immigration saisonnière », lancé dans le cadre du dispositif européen Aeneas, doté d’un million et demi d’euros, signé entre la mairie de Cartaya et l’Anapec marocaine. Le recrutement vise des femmes rurales, modestes, souvent analphabètes, et leur impose d’avoir des enfants restés au pays, garantie de leur retour. La chercheuse nomme la mécanique sans détour, une politique doublement discriminante, sexuée puisqu’elle écarte les hommes, sociale puisqu’elle sélectionne la vulnérabilité.
Ce qui devait se passer sans bruit a éclaté en 2018. Dix femmes portent plainte contre leur employeur pour maltraitance et harcèlement au travail, certaines pour harcèlement et agressions sexuelles. Des milliers de personnes marchent à Huelva le 17 juin, les accusés ne seront jamais inculpés. Chadia Arab suit les conséquences jusqu’au Maroc, trois divorces dans le groupe de dix, une plaignante menacée de mort par son mari si elle rentrait, la fille d’une autre en fugue devant les sarcasmes. Son “enclave ethnique”, notion empruntée à la sociologie des migrations et posée “au milieu d’un océan de plastiques”, condense une géographie et un rapport de force. Bernadette Rey Mimoso-Ruiz ouvre le chapitre en lisant Dames de fraises, doigts de fée, le livre que Chadia Arab a tiré du même terrain, et ce miroir éclaire la fabrique d’un savoir mieux que bien des pages de méthodologie.
Le versant des œuvres. Théâtre, cinéma, récit
La seconde partie quitte l’archive pour les représentations, où neuf contributions examinent ce que les fictions donnent à voir de ce que les statistiques enregistrent. Marie-Élisa Franceschini-Toussaint analyse ¡Por familia y trabajo! de César López Llera, où un policier au teint hâlé accable de clichés une Marocaine au teint clair, dans la cellule d’un commissariat. Le renversement final, qui fait éprouver au policier l’injustice des préjugés raciaux, est suivi réplique après réplique. Nicolas Blayo Ricardou exhume un paradoxe, l’Espagne enregistre une immigration annuelle plus de deux fois supérieure à la moyenne européenne et son cinéma a longtemps regardé ailleurs. Il rappelle que Suspiros de España, tourné en 1938 aux studios UFA de Berlin pour les militaires séditieux, chargeait l’exil d’une jeune Andalouse de prouver la valeur incomparable du pays quitté.
Florence Serrano apporte la pièce la plus inattendue. Elle lit les écrits posthumes de María Dolores González Katarain, Yoyes, ancienne dirigeante de l’ETA qui avait quitté l’organisation et désavoué la lutte armée, exilée en France puis au Mexique, rentrée à Ordizia en 1985 et abattue l’année suivante sur ordre de l’ETA, devant son fils de trois ans. L’analyse écarte la militante, retient l’exilée, et découvre dans ce journal une pensée intersectionnelle avant la lettre. Yannick Llored met en exergue de sa lecture d’El lunes nos querrán de Najat El Hachmi la phrase qui y refuse l’assignation, “J’avais détesté l’expression être de deux mondes. Nous n’étions que du quartier…”, et conduit une socioanalyse de la seconde génération adossée aux « enfants illégitimes » d’Abdelmalek Sayad. Émilie Delafosse referme l’ensemble sur des micro-récits hispanophones et une distinction empruntée à Marianne Bessy et Catherine Khordoc, la littérature migrante écrite par ceux qui ont vécu le déracinement dans leur chair, l’esthétique de la migrance par ceux qui ne l’ont pas éprouvé. Annamaria Bianco et Ibtissam Ouadi-Chouchane tiennent le versant arabe, des ḥarrāga qui brûlent leurs papiers aux mères migrantes d’Antonia Bueno.
Le mérite du livre tient à ce qu’il ne force jamais l’unité. Il pose dès ses premières pages que l’exil est politique quand la migration est économique, et qu’il serait erroné de tenir l’un et l’autre pour un tout homogène. Peu de recueils universitaires atteignent cette tenue, où chaque contribution travaille sur des sources de première main, archives, correspondances, entretiens de terrain, sans céder au commentaire de commentaire, et l’on tient là, sur l’exil et la migration des femmes dans l’aire hispanique, un ouvrage qui fera référence en langue française. Le mot qui traverse le volume est celui que Chadia Arab a mis en sous-titre de son livre, les invisibles. La conclusion générale range les métiers qui tiennent aujourd’hui ces vies en Espagne, auxiliaires de vie, employées à domicile, femmes de chambre, ouvrières agricoles, plongeuses de restaurant, et le mot y revient. Ces invisibles sont indispensables, et elles le disent désormais elles-mêmes.