Couverture du livre de Jean-Philippe de Tonnac, En quête du miracle
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En quête du miracle, l’étreinte de Jean-Philippe de Tonnac

Jean-Philippe de Tonnac, En quête du miracle, Albin Michel, 30 septembre 2026, 224 pages, 19,90 €

Chaque heure que nous vivons est une heure d’agonie pour quelqu’un. Il doit y avoir plus d’heures d’agonie que d’heures de vivants. Le cadran de la mort a des chiffres sans nombre.
Rainer Maria Rilke

À Cucugnan, il y a plus de quinze ans, Roland Feuillas, le boulanger ami, a tenu à me présenter son hôte. L’homme m’a serré dans ses bras et je n’ai jamais rien reçu de semblable. Des milliers de gens font la queue sous un chapiteau pour obtenir une seconde de l’étreinte d’Amma. La sienne est plus belle et plus réparatrice. Jean-Philippe de Tonnac publie chez Albin Michel En quête du miracle, récit de quatre années d’offensives contre une maladie sans remède, dicté parce que ses deux mains ont cessé d’écrire. Il en rapporte une joie indicible.

L'étreinte de Cucugnan

D’aucuns le savent, je ne suis pas d’un abord facile. L’homme qui m’a tendu la main ce jour-là, dans les Hautes Corbières, achevait avec mon amie Anne Brenon une contre-enquête sur le catharisme et m’a inspiré, sur-le-champ, une confiance sans réserve. Il y a des étreintes qui vous surprennent. La sienne est inoubliable, d’une telle force qu’elle rend à votre corps un désir de vivre, un désir de joie, qu’il avait perdu sans même s’en être rendu compte. Car voilà le paradoxe de cet être : il est immarcescible, et il vous répare d’un seul geste.

Jean-Philippe siégeait alors au comité éditorial de la collection Bouquins, où il avait fait entrer en 2010 son Dictionnaire universel du pain. C’est lui qui a porté Les Initiés, ma recension des figures initiatiques depuis l’an mille, conçue en démarcation des Grands Initiés d’Édouard Schuré. Il est devenu mon éditeur, avec tout ce que cela implique : la porte qui s’ouvre enfin dans la collection la plus prestigieuse, et le travail de toute une vie qui s’en trouve légitimé. En me serrant dans ses bras, sans rien demander en échange, il a changé ma destinée.

J’ignorais alors le fardeau que portait cet être, et qui est certainement à l’origine de sa maladie : quinze années d’anorexie mentale au sortir de l’adolescence, et une mère qui s’est donné la mort. L’homme qui médite aujourd’hui sur sa finitude a passé quinze ans à négocier avec la faim. Il s’est infligé un supplice redoutable. « Ce que je sais, j’en ai payé le prix », écrivait Francis Carco.

Celui qui posait les questions

Avec une grande modestie, il s’est décrit comme un « scribe-chauffeur ». C’est la place qu’il s’était choisie chez les gendelettres. Une trentaine de ses livres d’entretiens portent en couverture le nom d’un autre. Théodore Monod sur l’avenir de notre espèce ; Christiane Desroches Noblecourt sous le regard des dieux ; Anne Brenon démontant huit siècles de mythes occitans ; Umberto Eco et Jean-Claude Carrière refusant qu’on se débarrasse des livres, et puis Les morts de notre vie, avec Damien Le Guay, où Juliette Binoche, Christian Bobin et Edgar Morin – entre autres – racontent leurs disparus.

Une règle unique gouverne cette exigence littéraire : Jean-Philippe de Tonnac expérimente. Pour diriger son dictionnaire du pain, il passe un CAP de boulanger. Pour écrire Le Cercle des guérisseuses, il se fait soigner par chacune plutôt que d’observer, comme tant d’autres l’auraient fait, depuis les marges. L’homme foudroyé par le diagnostic de l’été 2023 va changer de protocole. Le questionneur va désormais s’asseoir du côté du questionné.

Un corps qui s'encage

Été 2022, dans le Morbihan, un couple qui s’apprête à quitter Montmartre cherche la maison qui accueillera la suite de ses aventures. Un léger défaut de force apparaît entre le pouce et l’index de la main gauche. Aucune douleur, donc aucune démarche pendant des mois. Le médecin traitant botte en touche, le rhumatologue décline, le neurologue avoue manquer de l’appareillage nécessaire, la Pitié Salpêtrière prend le relais. Une neurologue se munit d’une feuille blanche, dessine le ballet des neurones moteurs, explique ce que la dégénérescence en fait. Maladie du motoneurone, formule que la médecine préfère à ce stade aux mots de sclérose latérale amyotrophique et de maladie de Charcot. Pas de traitement.

La suite progresse par confiscations, et la précision de l’inventaire donne au livre sa force. L’hiver, le poêle à bois devient périlleux. Les poignets deviennent « deux roulements à billes imposant à mes deux mains une gestuelle démente ». Les nuits appartiennent aux crampes. Puis vient le deuil central, celui des mains, quarante années et quelque quarante ouvrages écrits au stylo à plume, au bic, à la machine, et qu’il faut désormais confier à la dictée. Il appelle ses deux mains ses deux secrétaires et se demande si elles ne furent pas deux cerveaux associés, capables de tenir tête à la matrice pensante. Renoncer à elles lui apparaît comme une trahison.

Une scène manque à ce livre, et je me dois de la raconter. Saint-Siffret, au commencement de la maladie. Jean-Philippe de Tonnac m’avait invité dans la grande maison qui regarde le mont Bouquet. Nous étions à table, et il y avait du pain. Il l’a pris, l’a calé contre la planche, a cherché l’angle, et la lame a glissé sans entamer la croûte. Un tel geste réclame une prise que la maladie venait de lui voler : une main ferme enserrant la miche. Cet homme a passé un CAP de boulanger pour se donner le droit d’écrire son dictionnaire, il a suivi le blé vivant dans les pas de Roland Feuillas jusque dans le moulin de Cucugnan, il a consacré un roman au dernier pain, du Christ, et voilà qu’il ne parvenait plus à couper une tranche.

Je n’ai rien dit ; j’ai même fait mine de ne rien voir. J’ai regardé ailleurs avec une application de comédien, j’ai raconté quelques futilités, et je lui ai laissé tout le temps qu’il fallait. Il existe deux façons d’aimer un homme dont les mains s’en vont. Le livre en contient une, celle de l’ami qui se penche sans cérémonie sur la pizza d’Uzès et la coupe en morceaux. J’ai pris l’autre, celle qui lui laissait un semblant d’autonomie. Je ne sais pas laquelle était alors la meilleure. Il est venu à bout de sa tranche. Nous avons continué de parler, et le pain, ce jour-là, avait une saveur particulière.

Je viens d’achever le très bel ouvrage de Cécilia Dutter, Laisse la Vie respirer en toi. Chez Jean-Philippe, cela pourrait bientôt être une injonction impossible. Fin décembre 2025, trois jours d’hospitalisation rendent la ventilation non invasive obligatoire, et il rentre chez lui avec un respirateur qui prendra désormais toute la place dans le lit. Nous étions en Irlande ce soir-là. Je l’appelais pour lui souhaiter la bonne année et lui rappeler la phrase qu’on prête à Rilke, « Et maintenant, nous accueillons la nouvelle année. Qu’elle soit pleine de choses qui n’ont jamais eu lieu », il m’apprend qu’il dormira désormais sous un masque. La nuit était le dernier territoire où il ressemblait encore à celui qu’il avait été, bras au repos, libre de rêver.

Renata, qui jamais ne désarme

Renata mène alors l’offensive. Née à Santiago, élevée dans le désert d’Atacama, comédienne, elle lit, enquête, écrit au Mexique, au Pérou, aux Philippines, et le livre lui doit une intensité de recherche que son auteur reconnaît n’avoir jamais trouvée seul. Ce qu’ils entreprennent alors tient de la quête initiatique autant que du soin. Une chamane venue du Brésil. Un curandero yaqui qui place l’opération sous le patronage du dernier empereur aztèque, et un turban blanc qu’il faudra garder treize jours, et enfin une guérisseuse philippine dont les cotons ruissellent de sang sur une épaule demeurée intacte. Il fallait tout tenter. Tout valait d’être vécu et comme l’a dit Maurice Maeterlinck : « ce n’est pas la mort qui attaque la vie ; c’est la vie qui résiste injurieusement à la mort. »

L’automne suivant, avant un rendez-vous à Perpignan, il fait escale chez nous. J’étais retenu à Paris, et c’est mon épouse Emmanuelle qui l’a reçu, nourri, choyé, remis au matin sur sa route. Entre-temps il avait épousé Renata, pour lui assurer un toit et une sécurité que son statut d’intermittente lui refuse. Quelques mois plus tard, ce même homme la supplie de partir : « Fuis, Renata, fuis »

Quatre jours, le temps d'un papillon

J’entre dans le récit sans l’avoir voulu. Quelques mois plus tôt, j’avais souhaité présenter à Jean-Philippe la si talentueuse Bélinda Ibrahim, cheffe de la section culture d’Ici Beyrouth. Un dîner à la Closerie des Lilas, une soirée heureuse en compagnie d’une femme d’une grande classe, et rien qui annonçât de lendemain. Et pourtant, je suis reconnaissant à l’existence d’avoir joué le plus beau rôle qui m’était dévolu, celui d’un passeur entre deux être lumineux. Lorsqu’il a souhaité s’incliner devant la dépouille de saint Charbel, dans la montagne libanaise, il s’est adressé naturellement à Bélinda. Il lui a demandé des adresses d’hôtels. Au matin, il a reçu ceci. « Bonjour à toi Jean-Philippe, ne t’en fais de rien, je m’occupe de tout. J’ai aussi réservé Annaya. »

Elle lui offrira quatre jours de son temps, elle qui tient les pages culture d’un quotidien, et ne le quittera pas d’une semelle, d’une paupière. Ce qui arrive à Jean-Philippe de Tonnac au moment où il franchit la grande porte du sanctuaire tient en quelques lignes qui décident du volume entier. Je me garderai de les évoquer, car ce qui s’est passé au Liban appartient – à mes yeux – aux plus belles pages du livre. La rencontre avec le Liban et Bélinda a rapporté à Jean-Philippe bien plus de joie que dix mille personnes réunies sous le chapiteau d’Amma ne lui rendront pas, huit mois plus tard.

Et c’est pourquoi le livre garde pour son dernier mot pour le Liban, et je le prends très au sérieux. Il compte retourner à Annaya, retrouver son amie Bélinda Ibrahim et prier avec elle dans les montagnes libanaises pour que la paix l’emporte sur la guerre. Un homme qui a traversé la Méditerranée avec un souffle déjà court et deux mains inutiles, et qui en est revenu porteur de cette joie-là, remontera la route de Jbeil. Je veux y croire et j’y crois. Bélinda l’attend, la chambre minuscule de l’auberge des pèlerins l’attend.

Et pour le jour du grand passage, j’adresse une supplique à mon mentor, Maurice Magre, qui a consacré son œuvre aux choses cachées et qui s’est éteint le 11 décembre 1941. Il écrit qu’il aime ceux qui pensent à la mort, à celle des êtres aimés et à la leur, et qu’ils forment une famille peu nombreuse dont les membres se reconnaissent aux premières paroles échangées. Deux hommes qui ont passé leur vie à interroger l’invisible n’auront aucun mal à se reconnaître. Je lui supplie d’accueillir Jean-Philippe de l’autre côté du voile et de le conduire vers ses êtres les plus chers, dont peut-être, en définitive, ferais-je déjà partie, car la beauté de la mort, c’est qu’elle aime nous surprendre !

D’ici là, l’ordre des choses s’inverse une dernière fois. Celui qui nous serrait dans ses bras a désormais des bras qui ne se referment plus, et c’est nous qui allons le serrer dans les nôtres, aussi longtemps qu’il nous sera donné de le faire. Le miracle a eu lieu, et il s’est accompli où personne ne l’attendait. Ces pages dictées par un homme que ses deux mains avaient quitté passeront de main en main quand les nôtres se seront dénouées, portant intacte la joie contractée à Annaya. En quête du miracle paraît chez Albin Michel, et je laisse le dernier mot à Maurice Magre, mon poète.

« Louange à la mort qui, lorsqu’on médite sur elle, se dépouille de ses oripeaux funéraires, laisse tomber ses ossements de parade pour prendre le corps de la beauté et le visage de l’espérance. »

Maurice Magre, La Mort et la Vie Future, 1932

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