Walid Joumblatt, Un destin au Levant, Éditions Stock, 13/05/26, 344 pages, 21,90 €
Chez les Joumblatt, on meurt rarement dans son lit. L’auteur de ces mémoires se présente d’emblée comme un survivant. Il avait moins de trente ans quand son père, Kamal Joumblatt, fut abattu sur une route du Chouf. Aux funérailles, le chef spirituel druze le revêtit de l’abaya, symbole de la transmission. Walid Joumblatt a porté cette charge pendant quarante ans de guerres et d’alliances retournées. Un destin au Levant s’ouvre à Moukhtara en août 2025 et remonte de là le siècle libanais.
Moukhtara, le lieu choisi
Le 16 mars 1977, une voiture de sport bloque la Mercedes de Kamal Joumblatt juste avant Deir Dourite, un village retenu, selon son fils, pour que le crime soit imputé aux chrétiens. Kamal Joumblatt résiste et meurt sur le coup, victime d’un commando que Walid Joumblatt attribue aux services de Hafez al-Assad. En montant vers Moukhtara, son fils longe les voitures calcinées de chrétiens que des Druzes en colère viennent de massacrer, plus de trois cents victimes en une journée, avant de courir les villages pour mettre à l’abri les familles rescapées. Sa première décision politique, prise le jour même contre l’avis d’un cousin, fixe l’enterrement au lendemain à treize heures, parce qu’il veut en finir avec la vengeance. La Mercedes paternelle est exposée depuis à l’entrée de la propriété, à la vue de tous.
Moukhtara, dont le nom signifie en arabe le lieu choisi, appartient aux Joumblatt depuis la fin du xviiie siècle. Avant Kamal Joumblatt, l’aïeul Bechir avait été exécuté par les Ottomans à Acre en 1825, le grand-père Fouad avait été abattu en 1921 alors qu’il traversait la montagne sur son cheval blanc. Après la mort de Fouad comme après celle de Kamal, des femmes ont veillé sur le domaine. Devenue veuve, Sitt Nazira gouverne Moukhtara pendant l’enfance de son fils et rend chez elle une justice où se tranchent les litiges d’héritage et les querelles de couple. Elle serre la main des hommes, à rebours des usages druzes. En 1925, elle conseille à ceux qui veulent prendre les armes contre le mandat français de rejoindre la révolte en Syrie plutôt que d’embraser le Chouf. May Arslan, belle-fille de Sitt Nazira et fille de l’émir Chakib, avait épousé Kamal Joumblatt contre l’avis des siens, qui voyaient dans son clan leur adversaire de toujours. Séparée de son mari et installée à Paris, elle arrive quelques heures après l’enterrement pour prendre en main la demeure.
La figure de Kamal Joumblatt domine le livre. Aristocrate converti au socialisme, il donna vers 1950 aux habitants de Sibline, dernier village que possédait la famille, la propriété de leurs terres, au grand courroux de sa mère. Chaque année, il partait retrouver son maître spirituel près de Madras. Walid Joumblatt place au premier rang de l’héritage paternel la cause palestinienne, que Kamal Joumblatt embrassa parmi les premiers au Liban et que son petit-fils Taymour a faite sienne en juin 2023. En mars 1976, face à Hafez al-Assad, Kamal Joumblatt avait lancé, “je n’entrerai pas dans la grande prison arabe”. Walid Joumblatt a raison de lire dans la fuite de Bachar al-Assad à Moscou, en décembre 2024, au terme de cinquante-quatre ans de règne familial, l’épilogue de ce refus. Trois mois plus tard, le nouveau pouvoir syrien arrête à Jablé le général Ibrahim Houeiji, désigné dans le livre comme l’assassin de Kamal Joumblatt. Le 16 mars 2025, devant des milliers de fidèles venus de tout le Liban, Walid Joumblatt déclare close une attente de près d’un demi-siècle et salue la mémoire des chrétiens tués en représailles en 1977.
Être Druze, les livres de la sagesse
En 1976, après avoir reçu Kamal Joumblatt chez lui, François Mitterrand notait dans son journal que les Druzes formaient un “petit peuple inentamable, accroché à son djebel”. Leur foi apparaît en 1017 dans l’Égypte du calife fatimide al-Hakim. Walid Joumblatt s’appuie sur les travaux de Wissam Halawi, publiés au Cerf, pour la rattacher à l’ismaélisme, branche de l’islam chiite à laquelle elle doit une lecture néoplatonicienne du divin, celle d’un Dieu à deux faces, l’une ineffable, l’autre accessible à qui tente de la connaître. Les fidèles se nomment eux-mêmes gens du Tawhid, de l’unicité de Dieu. On naît druze, car la porte des conversions s’est refermée au xie siècle. La doctrine est réservée à une minorité d’initiés, admis aux Livres de la sagesse passé quarante ans, sur la foi d’une vie que la communauté juge exemplaire.
Le jeudi soir, les initiés méditent ensemble, dans la khalwa, des livres où Pythagore et Platon comptent parmi les maîtres. Fidèle à la croyance druze en la métempsycose, Kamal Joumblatt pensait que l’âme migre d’existence en existence jusqu’à se fondre dans l’univers. Les assemblées religieuses s’ouvrent sur une formule qui remet à chaque fidèle la conduite de sa propre quête. Walid Joumblatt insiste sur ce que les Druzes appellent le comportement, une discipline de soi qui se traduit en courtoisie. Lui-même avoue être resté au seuil de l’initiation, car la guerre et la politique l’ont, dit-il, dévoré.
Walid Joumblatt revendique pour les Druzes une double appartenance, au monde arabe et à l’islam. En 1964, son père avait obtenu d’al-Azhar, par l’entremise de Nasser, une fatwa qui leur ouvrait le pèlerinage de La Mecque. Au Liban, ils pèsent à peine six pour cent de la population. Leur communauté se partage entre le Liban, la Syrie, la Jordanie et Israël, où ils font leur service militaire depuis une loi de 1956. Quand l’armée israélienne envoie en 1982 ses soldats druzes renouer avec leurs cousins du Chouf, Walid Joumblatt interdit aux cheikhs et aux maires de traiter avec l’occupant. Il dit vrai lorsqu’il constate que chaque confession libanaise possède son propre récit et que le livre commun de l’histoire du pays demeure impossible à écrire.
La guerre de la Montage, le temps des loups
Quarante jours après l’assassinat, Walid Joumblatt prend la route de Damas et s’assoit à la droite de l’homme qu’il sait être le commanditaire du meurtre. Debout au milieu du salon, Hafez al-Assad salue aussitôt la ressemblance du fils avec le père, puis, immobile comme un sphinx, déroule un long exposé destiné à lasser l’attention de son visiteur, qui l’interrompt pourtant pour défendre son ami Raymond Eddé. Walid Joumblatt justifie ce ralliement par la géographie, puisque les Druzes, enclavés dans leur montagne, avaient besoin d’un protecteur et que la Syrie commandait leur accès au monde arabe. Un an plus tard, trahi par ses alliés chrétiens, Hafez al-Assad lui concède que Kamal Joumblatt avait raison sur le danger de la droite libanaise. Walid Joumblatt se tait et garde pour lui la question de savoir pourquoi, dans ce cas, son père a été tué. Les armes soviétiques gagnent le Chouf par les dépôts de l’armée syrienne. Il en entrepose les munitions jusque dans des églises, ce dont il demande aujourd’hui pardon à Dieu. Dans les années 1980, au restaurant chinois du Cham Palace, il partage même un déjeuner avec l’assassin de son père, qui le sait informé.
En juin 1982, l’invasion israélienne atteint Moukhtara, où un officier croit tenir une preuve de nazisme dans un numéro d’Historia dont Hitler fait la couverture. Assigné à résidence, Walid Joumblatt renvoie vers Damas l’émissaire Uri Lubrani quand celui-ci tente de le détacher de la Syrie, avant de tenir tête à Shimon Peres au sujet des civils tués à Saïda. Les miliciens de Bechir Gemayel, conduits par Samir Geagea, profitent de l’occupation pour s’installer dans le Chouf. Le 4 septembre 1983, à la faveur du repli israélien, Walid Joumblatt lance l’attaque sur Bhamdoun, qui tombe le 7. Quand la milice adverse se réfugie à Deir el-Qamar, il préfère le siège à l’assaut, hanté par le souvenir de son ancêtre Saïd Joumblatt, qui avait laissé faire le massacre de 1860 dans cette même ville. Des tueries ensanglantent ensuite des localités comme Kfarmatta ou Brih, pendant que près de cent soixante-dix mille chrétiens quittent le Chouf, souvent pour toujours. En quinze ans de guerre, les rangs druzes compteront trois mille cinq cents morts. Walid Joumblatt l’assume d’une phrase, “Je ne suis pas un saint, j’ai fait la guerre.”
Ministre des Déplacés de 1992 à 1998, Walid Joumblatt relève le paradoxe de sa charge, qui l’oblige à ramener dans leurs villages les familles que ses combats avaient chassées. Le 4 août 2001, il reçoit à Moukhtara le patriarche maronite Nasrallah Boutros Sfeir, le premier à visiter le Chouf depuis le xixe siècle, pour sceller la réconciliation des Druzes et des chrétiens. Il tient cette journée pour le sommet de sa vie politique et pour un exemple resté unique au Liban. À l’automne 2024, sous les bombes israéliennes, les villages druzes accueillent dans leurs écoles les déplacés chiites du Sud et sa fille Dalia organise l’hébergement de dizaines de milliers de personnes. Sa conviction est juste, qui fait de la paix du Mont-Liban la condition de celle du pays entier.
Le pays des équilibres, un souffle suffit
Sur le Liban d’aujourd’hui, le diagnostic de Walid Joumblatt vise d’abord le système confessionnel, venu des millets ottomans et transmis tel quel au Liban indépendant de 1943, alors que la Turquie d’Atatürk l’avait aboli en 1923. Il décrit une économie où les banques servaient des intérêts usuraires de dix à quinze pour cent, jusqu’à l’effondrement de 2019 qui a ruiné les petits épargnants. L’enquête sur l’explosion du port, en 2020, a rejoint la longue liste des instructions enterrées. Pour réformer le système, il préconise de déconfessionnaliser l’État de l’intérieur et de renforcer les institutions dans la ligne de Fouad Chehab, en y ajoutant un impôt progressif et un impôt sur la fortune.
Dans le prologue, Walid Joumblatt raconte sa visite au nouvel homme fort de Damas, Ahmed al-Charaa, en décembre 2024, puis sa condamnation des violences commises par les deux camps à Soueïda, qui ont fait plus de mille cinq cents morts en juillet 2025. Cette prise de position lui vaut d’être traité de traître par des manifestants druzes brandissant des drapeaux israéliens. Il y observe que le désarmement du Hezbollah se discute sous l’occupation israélienne du Sud et que la stabilité du pays passe par un dialogue avec la communauté chiite, dont il mesure les frustrations. Dans un autre chapitre, il propose d’intégrer à l’armée libanaise une partie des combattants du Hezbollah, comme les miliciens l’avaient été en 1990. Toute partition lui paraît absurde, fût-elle déguisée en fédéralisme.
La guerre que le Hezbollah a rouverte le 2 mars 2026, dans la foulée des frappes américaines et israéliennes contre l’Iran, a déjà fait plus de quatre mille morts au Liban. Le jour même, le gouvernement de Nawaf Salam a interdit les activités militaires du Hezbollah, avec l’approbation immédiate de Walid Joumblatt. Depuis avril, Beyrouth négocie directement avec Israël, sous parrainage américain, un retrait par zones subordonné au désarmement du Hezbollah. L’épigraphe empruntée à Julien Gracq se vérifie à la lettre, “Le vrai de l’équilibre, c’est qu’il suffit d’un souffle pour tout faire bouger.” À Soueïda, où le cheikh Hikmat al-Hijri présente désormais sa communauté comme une partie intégrante d’Israël, le danger annoncé par Walid Joumblatt prend corps. Pour le Liban comme pour la Syrie, il défend des États unitaires qui respectent leurs minorités.
Seize Mars, la victoire de l'apaisement
Nourri d’entretiens avec Sébastien de Courtois et Manuel Carcassonne, le livre que publient les Éditions Stock vaut aussi par ses aveux. Walid Joumblatt reconnaît avoir manqué par hésitation la manifestation du 14 mars 2005, un mois après l’assassinat de son ami Rafic Hariri. Il admet la légitimité des revendications de 2019, portées par une jeunesse venue l’invectiver jusque devant sa maison de Beyrouth. L’humour affleure parfois, ainsi lorsque Fidel Castro, au sortir de cinq heures de discours, lui demande devant l’ascenseur de quelle confession est son invité, puis qui sont les Druzes. Walid Joumblatt nomme victoire de l’apaisement ce 16 mars 2017 où, quarante ans jour pour jour après le meurtre, il posa l’abaya sur les épaules de son fils Taymour devant la tombe de Kamal Joumblatt. D’une franchise peu commune chez un homme de pouvoir, ces mémoires transmettent aux jeunes Libanais l’héritage reçu dans le sang et le conseil qui accompagna, en 2023, la passation du parti à Taymour, avancer sans peur.