Colette Poggi, Le chuchotement des pierres, Éditions des Équateurs, 04/06/2026, 156 pages, 16€.
Enfant, sur une terrasse corse, Colette Poggi voulait devenir astronome. Elle a gardé ce regard levé pour scruter le ciel de la conscience. Philosophe et sanskritiste, spécialiste du shivaïsme du Cachemire, elle enseigne la pensée indienne dans maintes universités et écoles de yoga. Elle a publié L’Aventure de la calligraphie en 2014 et vu rééditer, en 2016 puis en 2017, Les Œuvres de vie selon Maître Eckhart et Abhinavagupta et Le Sanskrit, souffle et lumière. Le chuchotement des pierres la suit dans les calanques de sa mère, en Inde, sous les hêtres de la Sainte-Baume et dans l’herbe d’Oxford, avant de la rendre à la mer.
Le titre recueille l’écho d’un poème ougaritique vieux de trente siècles au moins, où Baal annonce à Anat la parole de l’arbre et le chuchotement de la pierre. Ce chuchotement demande qu’on s’approche en silence. Collée au tronc d’un pin comme au mât d’un voilier, ou lorsqu’elle se penche sur le calcaire blanc dont les coquilles fossiles dessinent une calligraphie, elle apprend à écouter le minéral. Le verbe sanskrit smri, où le souvenir attentif se prolonge en amour, lui en murmure le sens.
Sur ces rochers a grandi sa soif de sagesse, au temps joyeux où elle écrivait sa thèse auprès de ses deux mystiques médiévaux, un galet sur chaque feuillet pour le disputer aux goélands. Elle imagine aussi Henry David Thoreau guettant l’œil limpide d’une perdrix, le pied posé sur la terre comme une caresse.
Une nuit, dans la cour d’un monastère bouddhiste de Chine, elle a appris le secret d’un regard désarmé, « je laissais mes yeux voir sans chercher à regarder ». Un cerf surgit dans les prairies d’Oxford, si vite qu’elle en perçoit l’énergie avant la forme. Il la contemple, libre de pensée, ce cerf qu’elle appellera Mriga, celui qui cherche. Autour d’elle, une mésange promue amie Socrate et deux platanes baptisés Utpaladeva et Abhinavagupta, qui l’aident parfois à comprendre leurs propres textes, composent une compagnie pleine de malice, à qui elle reconnaît une dignité naturelle. Colette Poggi est dans le vrai quand elle tire la sagesse du dessaisissement que Maître Eckhart nommait « se quitter ».
Ses promenades la ramènent toujours à la ruche humaine et lui rendent, sur les sentiers des calanques, l’image de femmes dalit qui cassaient des pierres pour une route nouvelle. À son arrivée dans un ashram occidental, l’eau qui en gorge les pelouses prend dans ses notes la couleur d’une injustice. Le sourire échangé avec l’une de ces femmes l’ouvre à la karunâ, compassion active des bodhisattvas d’Ajanta qui choisissent de demeurer parmi les vivants. Cette compassion s’étend à la nature au nom du dharma, qui soutient l’ordre de l’univers. Avec ferveur, elle salue les Bishnoïs du Thar, chez qui Amrita Devi enlaça un arbre jusqu’au sacrifice, autant que Sebastião Salgado et Lélia Wanick, à qui une forêt brésilienne doit sa renaissance. Leur exemple donne raison à la lucidité avec laquelle elle observe que l’humanité, seule entre toutes les espèces, peut dévaster l’habitat dont dépend sa survie.
Colette Poggi écrit avec l’oreille, elle qui entend les vaguelettes d’une crique improviser comme Erroll Garner et, dans une grotte, des gouttes qui swinguent en contrebasse. Dans sa prose, ces cadences passent avec tant de souplesse que l’érudition s’y fait hospitalière. Sa voix si douce a la fraîcheur des banians que l’empereur Ashoka, pour qui, rappelle-t-elle, la plus haute des activités consistait à faire le bien du monde entier, fit planter après la guerre de Kalinga afin d’ombrager les hommes et les bêtes.