Marie Petitcuénot, Heures sauvages, Éditions Héloïse d’Ormesson, 20/08/26, 144 pages, 17 €
Marie Petitcuénot a écrit pour d’autres voix que la sienne. Rompue à la communication d’influence, elle a rédigé des discours pour des porte-parole de grandes campagnes politiques et publié chez Flammarion, en 2021, un premier roman, Ce qui gronde. Le deuxième, Heures sauvages, paru aux Éditions Héloïse d’Ormesson et retenu parmi les trois finalistes du Grand prix du roman de l’Académie française, reconstitue une soirée de novembre 1974 à Naples. Pour inaugurer sa première galerie, Andrea a invité une artiste yougoslave inconnue du public, Marina Abramović, venue présenter Rhythm 0. De vingt heures à deux heures du matin, portes closes, elle renonce à sa voix en se tenant immobile face à une quarantaine d’invités. Un écriteau autorise à utiliser sur elle, comme ils le désirent, soixante-douze objets posés sur une table, dont un revolver et sa balle. Le récit accompagne cette assemblée à mesure que la curiosité y tourne à la cruauté. Une question de pose : un être humain est-il responsable de ses actes lorsque toutes les circonstances paraissent l’autoriser à s’en affranchir.
Le soixante-treizième objet
Sur la nappe blanche tendue le long d’un mur, le miel et la rose côtoient des couteaux. L’écriteau livré dans la matinée précise que l’artiste endossera l’entière responsabilité de ce qui adviendra et fait d’elle le soixante-treizième objet de la salle. Seule dans la pièce voisine avant l’ouverture des portes, elle réserve en pensée aux spectateurs le rôle d’artistes. Ce renversement, Marie Petitcuénot le prend au mot et en déplie la généalogie avec l’accord de Marina Abramović, qu’elle remercie en tête du volume aux côtés des Éditions Héloïse d’Ormesson, de sorte que ce récit du consentement s’ouvre sur un consentement. Avant de s’abandonner à des inconnus, cette chair a appris à obéir.
Fille de partisans monténégrins entrés dans la bourgeoisie rouge de Belgrade, elle a grandi dans un appartement confisqué à une famille juive déportée, où ses parents dormaient avec un revolver chargé près de l’oreiller et où sa mère la tirait du sommeil pour qu’elle refasse son lit au carré. L’arme posée sur la nappe se découvre des ancêtres dans cette chambre conjugale. Le régime et l’art passaient par le même chemin, celui du corps mis à l’épreuve. Les défilés de l’enfance fournissent l’instrument de la performance lorsque l’artiste, dont un spectateur a écarté les bras à l’horizontale, endure comme une recrue réveillée à quatre heures pour un garde-à-vous jusqu’à l’aube.
Sa première leçon de peinture fut un incendie, des morceaux de tissu englués de sable et de couleur qu’un ami de son père enflamma en les appelant coucher de soleil. L’art prit pour elle la forme d’un instant qui se consume. Cédé par Tito aux élèves des Beaux-Arts, l’ancien club des épouses d’officiers de sa police secrète était devenu le Centre culturel étudiant de Belgrade, où toute une génération apprenait à créer hors du giron de l’État avec la permission de l’État. À Naples, l’écriteau rejoue cette liberté octroyée. Le parallèle touche juste, puisque l’artiste, elle-même affranchie par la grâce d’un autocrate, accorde à son tour la permission à quarante invités et observe ce que chacun fait de ce pouvoir.
Les gens normaux
L’autre audace tient à la foule, dont une demi-douzaine de figures reçoivent un passé. Au présent de la performance répond le plus-que-parfait de leurs vies. Parmi les invités, on croise une épouse de serrurier, aînée de sept enfants, que vingt-cinq ans de mariage ont changée en colère à retardement, un ami d’Andrea revenu de Tokyo, une rose entre les doigts, une danseuse trop grande pour l’Opéra qui garde le secret d’autres femmes, un critique né à Chicago qui a vu Yoko Ono soumettre sa robe aux ciseaux du public. Les mots du titre Ce qui gronde reviennent dans la bouche de Marina Abramović. Le grondement intime de la mère du premier roman devient celui d’une assemblée. Le livre loge à bon droit la violence dans les plis des existences ordinaires, l’ennui conjugal, la fatigue, l’usure d’une vie de guichet, le désir inavoué, réserves dormantes qu’une permission réveille.
Andrea voulait une galerie nue, délivrée des madones et du baroque qui saturaient les demeures de sa famille, mais Naples prend sa revanche. Avec le Polaroïd de la table, l’assistance fabrique des images de madone, tandis que la danseuse peigne l’artiste et tamponne ses larmes d’un mouchoir plié en quatre. Une phrase l’annonçait dès l’entrée de la foule, “Eux qui viennent en profanes, le sacré les rattrape.” Exposé et pourtant inatteignable, le visage de Marina Abramović provoque, aux yeux d’Andrea, davantage que les couteaux. Le roman rejoint Emmanuel Levinas, pour qui le visage d’autrui signifie l’interdit du meurtre, au point d’écrire en toutes lettres le commandement du Décalogue.
L’écriture circule d’une conscience à l’autre, jusque dans la tête de ceux qui passent à l’acte. Les dialogues se fondent dans la narration et les phrases accumulent les sensations jusqu’à l’essoufflement. Le livre bannit jusqu’au point d’interrogation, de façon que chaque question retombe à plat, comme un doute privé de son inflexion. Le lecteur assiste à la soirée comme on assiste à un supplice, condamné au premier sens du verbe quand tout en lui appelle le second, celui du secours.
Le volume se referme sur l’inventaire des soixante-douze objets, ouvert par un pistolet et clos par une pomme, ce fruit – tendue au lecteur, quarante et unième invité – dont la tradition lui prête la connaissance du bien et du mal, tendue au lecteur, quarante et unième invité. Puisse l’un des grands prix de l’automne couronner ce roman, car Marie Petitcuénot, romancière d’envergure, y accomplit ce que l’artiste cherchait à Naples, faire voir à tous ce qu’ils portent en eux, dans une langue assez tenue pour que l’effroi s’y change en pensée.