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Le premier roman de Nazanine Hozar, c’est l’histoire et le destin d’une héroïne inoubliable, aussi intrépide qu’insolente, qui arpente durant trente ans – entre la chute de Mossadegh suivie de l’arrivée du nouveau Shah en 1953, et la révolution islamique de 1978 – une Téhéran en pleine ébullition. Aria est à la fois un roman sur l’enfance, une fresque historique, une réflexion sur la coexistence, racontée avec ce verbe imagé et ce sens poétique si caractéristiques de la littérature iranienne. Une sorte d’épopée cruellement réaliste, racontée par une enfant.

Aria n’a que quelques jours lorsqu’elle est abandonnée dans ses langes, un soir d’hiver, dans un quartier cossu de Téhéran. C’est Behruz, un modeste chauffeur de l’armée qui la trouve sur son chemin, alors qu’il rentre chez lui à pied depuis les montagnes encerclant la ville où son régiment est posté. Couvée par l’amour de ce géant au cœur tendre, souvent absent, mais malmenée par sa femme Zahra qui la déteste, Aria trouve refuge dans la rue et dans les bazars des quartiers sud, populaires, où avec son camarade Kamran secrètement amoureux d’elle, elle fait les quatre cents coups. Après avoir manqué perdre la vue par suite de mauvais soins, elle sera recueillie et adoptée par Fereshteh, une riche veuve chez qui travaillait Zahra, et qui l’inscrira dans l’un des lycées les plus huppés de la ville. Une troisième femme entrera dans sa vie, la mystérieuse Mehri, une femme pauvre, mère de quatre enfants, que Fereshteh chargera Aria d’aider une fois par semaine, par charité.

Voilà pour l’histoire. Mais au-delà de ce destin et de ces rencontres, qui ne révéleront tous leurs secrets que progressivement, car secrets il y a, ce sont des décennies de la vie de la capitale iranienne, que l’auteure a quittée en 1985 avec sa famille pour fuir la guerre avec l’Irak, que le livre nous raconte. Aria navigue entre les quartiers pauvres et les quartiers riches. Elle voit et entend les discussions des commerçants du bazar épuisés par les politiques du Shah. Ses amitiés la lient à toutes les franges de la société. Au lycée ses meilleurs amis seront le fils d’un proche du Shah et la fille d’un opposant emprisonné. Elle embrasse donc toutes les réalités de cette ville. Les réalités sociales et politiques, d’abord, puisqu’elle saisit, de façon naïve et donc brute, sans fioritures, tous les signes précurseurs de la révolution à venir. Sa parole porte l’écho des colères qui grondent, et emportée par le feu qui couve, elle sera au cœur des soulèvements qui mirent fin au règne du Shah et permirent à Khomeiny de prendre les rênes du pays.

Aria sait également les réalités culturelles et religieuses. Dans les quartiers sud de son enfance, elle côtoie, sans y être initiée, l’islam chiite pratiqué par les voisins et par Kamran, et assiste, incrédule, aux processions de la Achoura au cours de laquelle les hommes se flagellent jusqu’au sang pour expier la mort de l’imam Hussein, mort à Kerbala en 680. Avec Fereshteh, elle découvre le zoroastrisme, que cette dernière a dû abandonner avec sa famille, mais dont certains rites persistent pour rythmer des événements de la vie (mariage, nouvel an…). Avec Mehri, qu’elle suit un soir en cachette, elle apprend le judaïsme iranien. Toutes ces rencontres avec l’altérité, en même temps qu’elles la questionnent, disent quelque chose, disent beaucoup, de cet Iran pluriel aujourd’hui contraint au silence. Et dit, par la bouche d’une enfant, ce quelque chose est bouleversant.

Autour de l’héroïne et de son destin, se tissent et se croisent des liens et des réalités complexes. Avec l’explosion de la révolution, ceux dont les chemins s’étaient écartés vont se retrouver, parfois sans le savoir, jusqu’à jouer un rôle crucial dans le destin des uns et des autres. Entre l’ami qui rejoint les “Gardiens de la révolution” et celui qui est condamné à mort pour soutien au communisme ; entre celui qui a cru en la révolution sans y déceler le fanatisme à venir et celui qui désormais consent pour ne pas mourir, c’est finalement la tragédie de toute une génération qu’Aria raconte.

Une tragédie qui se raconte avec l’héritage commun aux Iraniens : la poésie, la métaphore, le conte. Quand Aria parle des légendes mythiques de la Perse, quand elle décrit avec Behruz les montagnes qui entourent la ville comme autant de héros protecteurs, quand elle croise dans un parc une vieille folle qui lui parle d’un ancien amour, on se prend à penser que les mots ont décidément bien le pouvoir de transfigurer les réalités les plus dures. Et Aria les manie à merveille.

Hanane HARRATH
contact@marenostrum.pm

Hozar, Nazanine, “Aria”, Stock, “La cosmopolite”, traduit de l’anglais (Canada) par Marc Hamfreville, 19/08/2020, 1 vol. (516 p.), 24,00€

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On ne s’attend pas toujours à ce qu’un roman nous serre le cœur avec des souvenirs qui ne sont pas les nôtres.

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Coup de maître d’un écrivain discret, La Petite Vie redonne à la tendresse sa pleine place littéraire. Il ne s’agira pas d’oublier ce livre, mais de le garder auprès de soi, comme une photo un peu floue, un peu précieuse.

 

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