Leïla Marouane, Lettres d’Algérie, Éditions Abstractions, 12/03/2025, 186 pages, 19,99€
Un rabbin orthodoxe et un ancien rédacteur en chef de France Culture s’assoient face à face, douze fois. Protocole frontal : reconstituer les idéologies qui dominent l’époque, intelligence artificielle, wokisme, théorie du genre, antispécisme, écologie, puis les confronter au Talmud et à la Kabbale. Le livre que publient Raphaël Sadin et Antoine Mercier refuse autant le retour à l’ordre ancien que la capitulation devant le conformisme contemporain. Un geste rare, et clivant.
Depuis le Sinaï
Antoine Mercier a conçu une série télévisée pour sonder les grands ressorts idéologiques du temps ; Raphaël Sadin, rabbin orthodoxe formé à la pensée juive et aux philosophies contemporaines, a accepté le face-à-face systématique. La transcription paraît aux Éditions du Cerf avec une préface de Pierre-Henri Salfati. Douze chapitres se succèdent : intelligence artificielle, corps et esprit, théorie du genre, spiritualité et féminisme, marchandisation du vivant, antispécisme, wokisme, écologie, pédagogie et Révélation, violence de l’urbanisme, individu roi, déliquescence du politique. Chaque entretien expose la position critiquée avec une rigueur qui interdit la caricature, en repère les impasses, convoque alors la Torah pour déplacer le débat.
La question inaugurale est posée sans détour. Peut-on dénoncer l’avortement généralisé, le wokisme essentialisant, le radicalisme antispéciste, l’islamisme politique, sans retomber dans les catégories de l’ancien monde ? La réponse passe par une recomposition du vocabulaire. Ce que Raphaël Sadin appelle pensée spirituelle échappe à l’autorité religieuse ; le terme désigne la vocation éternelle propre à toute idée juste, l’échappée qui arrache la pensée au simple inventaire du réel. Le modèle en est la kouchia talmudique, geste frontal qui assaille le texte au lieu de s’y soumettre, soulève des apories au cœur même de la parole révélée.
Le diagnostic d’ensemble s’avère plus brutal que la méthode ne le laisse attendre. L’Occident, sous les atours de la démocratie, aurait accompli une colonisation conceptuelle plus décisive que la colonisation géographique des siècles précédents. La thèse se discute ; elle donne au livre son nerf. Elle culmine dans une formule tenue dès l’introduction : “L’anéantissement de la spiritualité détruit l’homme beaucoup plus que le ciel.” L’affaire est entendue : restaurer une dimension métaphysique, non l’institution religieuse.
Inventaire et angles morts
Le parcours des douze entretiens fuit la facilité polémique. Sur l’intelligence artificielle, Raphaël Sadin accorde d’emblée à la machine la supériorité qu’elle a déjà conquise dans le diagnostic médical, la prédiction météorologique, parfois même le conseil juridique ; son alarme porte sur la tentation de déléguer à une instance sans subjectivité les décisions politiques majeures. La théorie du genre reçoit un traitement plus frontal : il admet la part de construction sociale des rôles féminins et masculins, avant d’opposer à Judith Butler une anthropologie de l’altérité enracinée dans la différenciation biblique. L’antispécisme profite de la même méthode : reconnaissance de l’atrocité des élevages industriels et de la noblesse de la cause animale, puis distinction fine entre Peter Singer et Corine Pelluchon pour ne rabattre aucun auteur sur la caricature. Le corps et l’esprit se voient rendus à une imbrication talmudique qui disqualifie autant le dualisme cartésien que le monisme matérialiste contemporain.
Le traitement du wokisme illustre la méthode. La pensée woke est d’abord saluée pour son intuition antiraciste ; Raphaël Sadin convient que la colonisation moderne fut historiquement un fait occidental. L’objection porte sur la bascule qui s’opère ensuite, lorsque le mouvement sombre dans ce que le livre nomme un racisme inversé, accusant indistinctement les Blancs d’une prédisposition structurelle au mépris. Vient alors la qualification empruntée à Jean-François Braunstein : un nouveau fascisme, justifié par la censure universitaire, les dénonciations publiques, la tyrannie d’une minorité militante. La démonstration avance par ponctions textuelles et références précises ; elle reste étrangère à l’éructation réactionnaire.
Trois chapitres élèvent un registre plus affirmatif. Spiritualité, résonance et féminisme dépasse la critique des gender studies pour honorer les figures du Talmud, Déborah, Bérouria, Yalta, Ima Chalom, et propose une catégorie de la résonance comme manière féminine du savoir. Pédagogie et Révélation déplace la querelle du pédagogisme hérité de Mai 68 vers le double mouvement de la Torah écrite et de la Torah orale, où l’élève devient coproducteur du sens. L’individu roi ou la perte du collectif creuse le présentisme théorisé par François Hartog, sans céder à la condamnation automatique des utopies collectives. La marchandisation du vivant aborde frontalement l’avortement et l’euthanasie comme seuils d’une réduction bioéconomique de l’humain. La violence de l’urbanisme décrit l’exil minéral des villes où l’on finit par croire que le saumon est carré. Sur l’écologie, enfin, l’auteur prend au sérieux la réalité du dérèglement climatique tout en dénonçant le label vert comme passeport commercial, et va jusqu’à pointer un antisémitisme vert qu’il repère dans certaines radicalités militantes.
Le fil court sous l’ensemble : le présentisme comme socle commun des idéologies contemporaines, l’extinction de l’espérance comme péril majeur. La lecture se discute ; elle tient.
La petite porte du messianisme
Reste la troisième voie que les deux interlocuteurs s’efforcent d’ouvrir. Elle tient du regard plus que du programme. Raphaël Sadin récuse le retour aux religions historiques autant que la vacuité laïque qu’il juge corrélative du désenchantement. La proposition consiste à réhabiliter le fait spirituel comme condition de possibilité d’une pensée qui prétend durer. Une idée ne vaut, pour lui, que si elle se mesure à l’éternité ; au-dessous de ce seuil, elle retombe dans l’inventaire.
Le chapitre conclusif, La déliquescence du politique, couronne la démonstration. Raphaël Sadin y convoque Walter Benjamin, ses thèses Sur le concept d’histoire, sa critique de l’historicisme linéaire, son concept de faible puissance messianique. L’instabilité ontologique de l’Être, au lieu d’être une faiblesse à colmater, devient la condition même du miracle, la porte par laquelle le neuf peut advenir. Le tikoun kabbalistique, travail de réparation, refuse sa réduction en métaphore consolatrice ; il nomme la tâche philosophique elle-même : rédimer les éclats de sens enfouis dans les choses, remémorer le passé pour qu’il recommence à parler. On touche là au dialogue le plus fécond que l’ouvrage ouvre entre pensée juive et pensée critique allemande.
Une tension demeure. L’argumentation, par endroits, généralise là où elle venait de nuancer. Certains raccourcis sur la démocratie occidentale comme machine de colonisation des âmes mériteraient la même rigueur que celle appliquée à Butler ou à Singer ; la critique de l’islamisme politique et celle du capitalisme publicitaire pâtissent, elles aussi, de formulations plus tranchantes que démontrées. La réserve ne retire rien à l’édifice ; elle en dessine la fragilité.
L’ouvrage accomplit pourtant ce que beaucoup d’essais promettent sans le tenir : un face-à-face intellectuel, et non une catéchèse. Son protocole, hérité de la télévision et affranchi de ses complaisances, produit une pensée qui avance par reliefs et par apories, jamais par slogans. Là où la critique des idéologies contemporaines se voit trop souvent confisquée par la déploration ou le sarcasme, Raphaël Sadin et Antoine Mercier tracent une ligne exigeante et vive. Face au chaos du monde a la franchise de ses positions, la tenue de son style, la générosité de ses détours. Livre de combat et non de guerre, manuel d’insoumission au conformisme et non d’obéissance au dogme, il rend à la pensée juive son statut de contemporaine capitale, et au débat public la hauteur que les plateaux lui ont confisquée. Un livre qui secoue autant qu’il élève, et qui fait entendre, dans la cacophonie de l’époque, une voix devenue plutôt rare : celle d’une tradition qui ne ménage personne, à commencer par elle-même.