Josette Elayi, Assurbanipal
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Assurbanipal, le roi sous le masque

Josette Elayi, Assurbanipal. Le roi assyrien derrière la légende de Sardanapale, Perrin, 15/01/2026, 320 pages, 22€

Un souverain a régné trente-huit ans sur le plus vaste empire de son temps, et la postérité lui a longtemps préféré un fantôme. Josette Elayi consacre chez Perrin une enquête à ce dédoublement, où le dernier grand roi d’Assyrie se trouve recouvert par Sardanapale, débauché légendaire sans existence réelle. L’historienne sépare le document de la fable, et restitue un homme que l’imaginaire collectif a durablement déformé.

Le roi des paradoxes

Avant de naître à la légende, Assurbanipal naît à une documentation. L’introduction et les premiers chapitres posent l’énigme d’un personnage que ses propres inscriptions rendent omniprésent et insaisissable.

Josette Elayi ouvre sur un constat qui dérange le portrait attendu du tyran oriental. Le roi de Ninive mêle barbarie et raffinement, joint l’arrogance au tourment, esquive les batailles et pourtant affronte les lions au corps à corps ; ces traits contradictoires appartiennent tous au dossier. Cette double nature, l’historienne la sonde sans la résoudre artificiellement, parce que les sources refusent de trancher. Le paradoxe est d’abord matériel : aucun roi assyrien n’a laissé pareille masse de sources écrites, et pour un personnage antique la documentation est exceptionnelle, prismes annalistiques, trois cent cinquante-neuf lettres officielles, rapports astrologiques, l’homme s’y dérobant pourtant sous la propagande. Restituer Assurbanipal suppose de désencombrer chaque tablette de son vernis officiel ; ce geste critique charpente tout le livre.

L’éducation du prince achève ce portrait à rebours. Lecteur du sumérien et de l’akkadien difficile, astrologue capable de débattre avec les devins, il pousse la curiosité jusqu’aux pierres antédiluviennes et revendique « j’ai scruté l’écriture des pierres d’avant le Déluge, dont le sens est caché, embrouillé et confus ». Je goûte ce souverain qui se rêve savant plutôt que foudre de guerre. Roi lettré avant d’être chef d’armée, écarté du champ de bataille par une douleur dorsale que la correspondance de ses exorcistes invite à supposer, il fait de l’érudition une fonction royale, et non un délassement.

L'apogée, la guerre fratricide et la cité reconstruite

Le règne déploie sa courbe entre triomphe et délitement. Entre 668 et 653, Assurbanipal porte l’empire à son extension maximale ; s’ouvre ensuite une phase où ses choix politiques fragilisent l’édifice.

Reconquête de l’Égypte après l’échec fatal d’Assarhaddon, soumission des cités phéniciennes, vingt années d’acharnement contre l’Élam jusqu’à la prise de Suse : le conquérant tient ses promesses. Josette Elayi refuse pourtant l’épopée lisse. La guerre menée contre son propre frère Shamash-shum-ukîn, roi de Babylone, ronge l’édifice de l’intérieur ; la cité tombe, le frère disparaît dans une mort que les sources associent à un incendie sans en éclaircir entièrement les circonstances, et la guerre de sécession nourrit un nationalisme babylonien que les successeurs d’Assurbanipal ne sauront pas contenir. Diagnostic implacable, et je le crois juste.

L’autre face de ce règne est celle d’un bâtisseur. Assurbanipal restaure Babylone qu’il a contribué à détruire, relève l’Esagil et l’Etemenanki, refait les temples jumeaux de Harrân, et dote sa capitale de la bibliothèque de Ninive. Sa redécouverte tient d’une tricherie archéologique : sur le tell de Kuyunjik, Hormuzd Rassam, agent du British Museum, fouille de nuit la zone concédée aux Français, garde le secret trois jours, et ouvre la voie à l’exceptionnelle collection aujourd’hui conservée à Londres. Quelque trente mille tablettes, classées et consultées, réunies par pillage, confiscation et dons négociés auprès de la Babylonie savante ; les érudits de Borsippa, sommés de livrer leurs textes rares, tentent même de refiler des copies sur bois, jusqu’à ce que des compensations royales si généreuses fassent affluer les donateurs. Josette Elayi rappelle que cette archive a inspiré Alexandrie et qu’on la tient pour la matrice des bibliothèques modernes.

Si l’on suit l’hypothèse privilégiée par Josette Elayi, Assurbanipal quitte Ninive vers 638 pour Harrân, afin d’y vivre son amour du savoir au milieu des spécialistes. Sept années durant, l’empire n’est plus dirigé par un roi autoritaire et puissant. L’historienne nomme cette désinvolture un péché d’orgueil, celui des puissants qui croient indestructible l’ouvrage humain le plus solide. Le bilan qu’elle dresse congédie à la fois la statue et la caricature : un très grand roi qui a conduit son empire au sommet, et qui en a desserré les amarres en se retirant pour lire.

La figure de Sardanapale et la survie d'un roi

Reste l’autre versant du livre. Comment un roi savant, déchiffreur de tablettes, devient-il dans la mémoire de l’Occident l’emblème même de la décadence orientale ?

La fable naît hors de Mésopotamie, chez des lecteurs privés du cunéiforme. Un papyrus démotique d’Éléphantine conserve une « Histoire des deux frères » araméenne ; Hérodote en tire un nom proverbial de richesse, et Ctésias de Cnide forge l’archétype définitif. Médecin grec à la cour perse, il soude les deux frères en un seul roi efféminé ; le bûcher quitte Babylone pour le palais de Ninive ; la virile Sémiramis lui sert de repoussoir. Josette Elayi reconstitue cette dérive avec une netteté qui fait du chapitre un modèle d’histoire de la réception.

Lord Byron compose en 1821 un Sardanapale en partie autobiographique, où le roi pacifiste s’immole par amour avec l’esclave grecque Myrrha ; Delacroix en tire en 1828 une Mort de Sardanapale de quatre mètres sur cinq, toile que la critique éreinte, Victor Hugo excepté. Berlioz emporte sur ce motif le prix de Rome en 1830, et le cinéma italien le ressuscite en 1962 avec Le Sette Folgori di Assur, exploité en France en 1964 sous le titre Foudres sur Babylone, où le roi redevient, par caprice de péplum, viril. Détail que l’historienne savoure : les fouilles de Ninive, censées dissoudre la fable, la nourrissent, la scène dite du jardin et sa tête tranchée prêtant un cachet d’archive à pure invention.

Ici se loge la tension la plus féconde de l’ouvrage. Le livre tranche historiquement, Sardanapale n’est pas Assurbanipal et n’a jamais existé ; sa force vient de montrer que cette confusion, une fois réfutée, continue d’éclairer la survie imaginaire du roi. On peut soutenir que la légende, en le déformant, a maintenu autour d’Assurbanipal une forme paradoxale de visibilité publique, une médiation déformante mais durable. Voilà ce qui me retient : Josette Elayi a écrit, sans tout à fait le revendiquer, le récit de la façon dont un mort entre dans la mémoire des vivants par une légende qui le trahit autant qu’elle le maintient. Rendre à un roi de trois mille ans son visage exact tout en expliquant pourquoi l’Occident lui en a peint un autre, c’est réussir à la fois l’enquête et son envers, et signer un livre dont on sort en sachant enfin distinguer l’homme de son ombre.

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